Vivre à Auschwitz :

le Tagesraum

Voici le témoignage de Serge Smulevic sur une pièce particulière d'un Block  d'Auschwitz III - Monowitz : le Tagesraum

Le Tagesraum

La Traduction de « Tagesraum » est : « Espace Journalier »

Il s’agit d’un espace assez important qu’il y avait dans chaque Block du camp. Il était situé au bout du Block, juste à côté de la petite chambre à coucher du Chef du Block.

Eh oui, le chef du Block disposait d’un lit et d’une armoire placés dans un espace fermé par des planches en bois, faisant office de murs, d’environ 4m x 2m . C’était le cas pour chaque chef de Block.

Le Tagesraum le jouxtait et dans celui-ci il y avait une longue table et deux bancs pouvant accueillir environ une quinzaine de déportés.

Contre les murs il y avait une quinzaine d’armoires en bois.

Etaient autorisés de séjourner dans le Tagesraum et à y manger assis, les Kapos qui « habitaient » dans ce Block, ainsi que des déportés privilégiés, qui portaient le nom de « prominenten »

C’étaient des déportés très anciens, qui venaient généralement de Dachau ou de Buchenwald où ils avaient déjà séjourné pendant des années, mais en principe, toujours des « aryens ».

Donc au retour de la Buna, ils entraient directement dans le Tagesraum, on leur servait leur soupe à table, et comme ils avaient le droit de recevoir des colis, ils avaient leurs réserves dans les armoires .

Plan du bloc des galeux réalisé par Serge Smulevic, avec l'emplacement du Tagesraum.

Plan du bloc des galeux réalisé par Serge Smulevic, avec l'emplacement du Tagesraum.

Ils mangeaient donc tous assis tout en en discutant et pour eux c’était un privilège important de ne pas être mélangés avec les autres déportés du Block.

Mais ils dormaient dans le même espace que les autres déportés, mais légèrement séparés par un espace de quelques mètres et une personne par lit.

Ces Kapos et privilégiés étaient toujours habillés « chic » ce qui voulait dire, des uniformes –pyjamas, rayés comme les nôtres, mais presque sur mesures, très propres, toujours neufs, et portaient aussi de très belles chemises (en provenance du « Canada ») et des chaussures toujours en cuir.

Ils mangeaient leur soupe avec des vraies cuillères et pas comme les nôtres qui étaient mi-cuillères et mi-couteaux.

Ils prenaient des airs avantageux et ne nous fréquentaient pas.

C’était vraiment un monde à part.

Ils n’étaient pas forcément tous méchants, mais assez distants quand même.

Ils n’avaient d’égards que pour ceux qui leur servaient à manger et pour le coiffeur qui venait les raser plus souvent que nous, moyennant une gratification d’un peu de soupe ou d’un morceau de pain.

C’était quand même quelque chose d’inouï dans un camp, cette différence sur le plan social, mais nous en avions pris l’habitude et ça ne nous choquait plus.

Parfois ces privilégiés, qui avaient quand même une autre vie que nous (certains étaient même assez gras…) étaient assez copains entre eux, et après le repas, s’installaient et suivant leurs nationalités chantaient des airs de leurs pays. Les Allemands chantaient toujours des vieux « lieder » C’était assez nostalgique, et nous qui étions à côté on les entendait fort bien.


Après avoir proposé à certains d’entr’eux de faire leur portrait, ce qu’ils ont accepté avec un certain enthousiasme, j’ai pu pénétrer dans ce Tagesraum, et j’étais ahuri la première fois que j’ai pu m’asseoir là pour dessiner, mais ils m’ont bien accueilli et j’ai fait les portraits de la plupart d’entre eux, et c’est ainsi que je recevais toujours un peu de nourriture supplémentaire. Mais ce n’est pas pour ça qu’ils me considéraient comme étant un des leurs, ce que de toutes façons je ne souhaitais pas.

L’essentiel pour moi étant de pouvoir dessiner pour avoir de quoi manger un peu plus.

N’empêche que l’un d’eux, un vieux Viennois, m’a quand même offert de déposer ma nourriture supplémentaire dans son armoire pour qu’on ne me la vole pas. Et j’ai accepté, mais je ne les fréquentais pas. Ils n’en avaient d’ailleurs pas envie, ni moi.


Serge Smulevic – 18 décembre 2008.


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