LE REVEIL DES SURVIVANTS
Je me suis réveillé ce matin-là dans
un lit blanc,
dans des draps blancs, entouré de lits blancs dans une
grande
salle d’hôpital toute blanche.
Tout était aussi blanc que ma nouvelle vie.
Je me suis étiré et j’ai ressent un
bien-être dans
mon esprit et dans mon corps libéré de toutes les
souffrances
que j’avais endurées jusqu’à
hier.
Ne plus devoir marcher au pas tous les jours au son de cette musique
obsédante, ne plus courber l’échine
sous les coups des
Capos, ne plus avoir
peur de mourir chaque fois qu’un officier SS entrait dans le
block,
accompagné d’un médecin SS en vue
d’une sélection
pour
la chambre à gaz, ne plus sentir chaque jour
l’odeur âcre
des cendres, ne plus avoir peur de mourir de faim, ne plus
être
qu’un
numéro...
Le peu de forces que j’avais encore m’a
abandonné hier à
la libération du camp.
Oui, j’arrive à me rendre compte que
l’irréalisable
est arrivé.
Que je suis un homme LIBRE.
Jamais jusqu’à ce jour je n’avais
éprouvé une
telle sensation. J’en suis totalement
imprégné, et
même aujourd’hui, cinquante sept ans plus tard je
n’ai jamais
connu une telle sensation de
bonheur et de bien-être.
Je suis malade, à bout de forces, j’arrive
à peine
à penser que je vais peut-être revoir des membres
de ma
famille, je
n’ai qu’une pensée dans ma
tête et elle ne me quitte
pas...je
suis
un homme LIBRE.
Jamais au camp, en évoquant cette possibilité, je
n’aurais imaginé qu’elle puisse avoir
une telle importance.
Etre libre, faire ce qu’on veut, aller où
l’on veut, pouvoir
décider, pouvoir aimer, agir selon sa
volonté...le
bonheur total.
Je crois que même les nazis ne s’étaient
pas rendus compte
de l’importance de la privation de la liberté
tellement leur but
était de nous détruire.
Ce matin je commence ma vie d’homme libre, cloué
dans un lit,
mais peu importe la suite, j’aurais quand même
connu la sensation
d’être à nouveau libre.
Je suis malade, mais s’ils ont réussi à
me libérer
ils réussiront à me guérir.
Tout m’est à nouveau permis puisque je suis un
homme libre.
On va m’apporter à manger dans mon lit.
Mon voisin me regarde en souriant et je sais pourquoi il sourit.
Parce qu’il est libre comme moi, comme tous ceux qui nous
entourent.
Je m’appelle à nouveau Serge Szmulewicz.
Je suis un homme libre !
Serge Smulevic - 9 novembre 2002.
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