La peur, l’angoisse, la terreur horrible
m’enserrent
étroitement.
Les wagons sont là, de nouveau !
Partis hier soir, et de retour aujourd’hui, ils sont
là, de
nouveau là,
sur le quai.
Tu vois leur gueule ouverte ?
La gueule ouverte dans l’horreur !
Ils en veulent encore !
Encore, de nouveau. Rien ne les rassasie.
Ils sont là, ils attendent les Juifs.
Quand les apporte-t-on ?
Affamés comme s’ils n’avaient encore
jamais englouti leur Juif...
Jamais... Mais oui ! ils en veulent encore, toujours plus.
Ils en veulent encore.
Ils sont là, attendant qu’on leur
prépare la table,
Qu’on serve le repas, qu’on serve des Juifs autant
qu’il en pourra
entrer.
Des Juifs !
Vieux peuple aux enfants tout jeunes, jeunes et frais,
Grappes jeunes sur un vieux cep ;
et des vieillards comme le vin fort est vieux.
Ils étaient pleins pourtant, gavés,
étouffés de Juifs !
Les morts debout, serrés, coincés entre les
vivants,
Les morts debout sans toucher le sol à force
d’être
serrés,
Sans que l’on puisse voir dans la masse lequel est mort et
lequel est
vivant.
La tête du mort, comme une tête vivante, se
balançait de-ci de-là,
Et sur le vivant coulait déjà la sueur de la mort.
L’enfant réclame à boire à
sa mère, morte,
une goutte d’eau,
Il lui frappe la tête de ses petites mains, pleurant parce
qu’il
a chaud.
Wagons vides ! Vous étiez pleins et vous voici vides
à
nouveau,
Où vous êtes-vous
débarrassés de vos Juifs ?
Que leur est-il arrivé ?
Ils étaient dix mille, comptés,
enregistrés – et
vous voilà revenus ?
Ô dites-moi, wagons, wagons vides, où avez-vous
été ?
Vous venez de l’autre monde, je sais, il ne doit pas
être loin
:
hier à peine vous êtes partis, tout
chargés, et
aujourd’hui vous êtes déjà
là !
Pourquoi tant de hâte, wagons ?
Avez-vous donc si peu de temps ?
Vous serez bientôt, comme moi, des vieillards,
bientôt brisés et gris.
Voir tout cela, regarder et entendre... Malheur !
Comment pouvez-vous le supporter, même faits de fer et de
bois
?
Ô fer, tu étais enfoui dans la terre, profond,
ô fer
froid.
Et toi, bois, tu poussais, arbre sur la terre, haut et fier !
Et maintenant ? Des wagons, des wagons de marchandises
et vous regardez, témoins muets de cette charge,
Muets, fermés, vous avez vu.
Dites-moi, ô wagons, où menez-vous ce peuple,
ces Juifs emmenés à la mort ?
Ce n’est pas votre faute.
On vous charge,
on vous dit : va !
On vous envoie chargés, on vous ramène vides.
Wagons qui revenez de l’autre monde, parlez, dites un mot,
Faites parlez vos roues, que moi, que moi je pleure...
Isaac Katznelson,
octobre 1943,
"Le Chant du peuple juif assassiné"
Ce poème écrit alors que son épouse et
deux de ses
fils venaient d’être déportés
de Varsovie aux
chambres à gaz de Treblinka
et que lui-même et son
dernier fils allaient connaître le même sort un peu
plus
tard.
Isaac Katznelson fut déporté de France par le
convoi
n°72 pati de Drancy vers Auschwitz le 29 avril 1944.
Le Chant du peuple juif massacré,
traduction
intégrale par Myriam Novitch et Suzanne Der, Kibboutz
Lahomer
Haggetaoth, 1983.