Deux collégiennes du C.O. du Foron à Genève (Suisse) se sont intéressées aux pages sur les artistes (Les artistes du camp des Milles et L'art et les camps, ainsi qu'aux poèmes de Charlotte Delbo) mais me demandent : « Accordéoniste
du camp
de Dachau,
Dessin anonyme d'un déporté français ou belge, sur une carte postale |
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Le pianiste Wladyslaw Szpilman, qui travaillait à la radio polonaise, fut, comme tous les Juifs, enfermé dans le Ghetto de Varsovie dès 1940. Il y gagna sa vie en jouant dans les cafés, alors que montait autour de lui, la mière et le désespoir, en attendant les grandes rafles.
Témoignage de Wladyslaw SzpilmanLes apparences de la libertéLa vie dans le ghetto était d'autant plus atroce qu'elle gardait les apparences de la liberté, au contraire. Il suffisait de descendre dans la rue pour avoir l'impression trompeuse de se trouver au milieu d'une ville comme les autres. Nous ne prêtions même plus attention à nos brassards de Juifs, puisque nous en portions tous un. Après un certain temps, je me suis rendu compte que je m'y étais habitué au point de le voir sur mes amis « aryens » lorsque je rêvais d'eux, comme si cette bande de tissu blanc était devenue un accessoire vestimentaire aussi banal et universel que la cravate. Surmonter le désespoir en jouant du pianoMa carrière de pianiste en temps de guerre a débuté au Café Nowoczesna, rue Nowolipki. Aussi dérisoire qu'elle m'ait semblé, la vie avait fini par me tirer de ma léthargie, me forçant à chercher un moyen de gagner de quoi subsister. Et j'en avais trouvé un, grâce au Ciel. Mon travail ne me donnait guère le loisir de broyer du noir, et puis de savoir que la survie de tous mes proches dépendait de mes maigres cachets d'interprète m'a conduit à surmonter peu à peu le désespoir sans fond dans lequel j'avais sombré. Un café fréquenté par les trafiquantsLe Café Nowoczesna n'était fréquenté que par les richards et leurs cavalières couvertes de diamants et de bijoux en or. Au son des Chansonnier dans le ghetto Au Nowoczesna, personne ne prêtait la moindre attention à ce que je jouais. Plus je tapais sur mon piano, plus les convives élevaient la voix tout en s'empiffrant et en trinquant. Chaque soir, entre mon public et moi, c'était une lutte ouverte à qui arriverait à imposer son vacarme sur l'autre. Une fois, un client a même envoyé un serveur me demander de m'interrompre un instant parce que je l'empêchais d'éprouver la qualité des pièces de vingt dollars-or que l'un de ses commensaux venait de lui vendre. Il les faisait doucement tinter contre le guéridon en marbre, les portait à son oreille entre deux doigts et écoutait intensément la manière dont ils sonnaient, seule et unique musique agréable à son oreille. Un café fréquenté par des artistes et des intellectuelsJe ne suis pas resté longtemps là-bas, heureusement. Bientôt, j'ai trouvé un emploi dans un café d'un tout autre genre, rue Sienna, où artistes et intellectuels juifs venaient m'écouter. C'est ici que j'ai commencé à établir ma réputation de musicien et à rencontrer des amis avec Roman
Kramsztyk, Un vieux juif avec des
enfants, croquis du ghetto vers 1941Janusz Korczak, autre assidu du café de la rue Sienna, était l'un des êtres les plus exceptionnels qu'il m'ait été donné de connaître, un homme de lettres qui avait l'estime des principales figures du mouvement Jeune Pologne. Ce qu'il racontait de ces artistes était en tout point fascinant. Il portait sur eux un regard marqué à la fois par une grande simplicité et par une une passion contagieuse. [...] Plus que ses écrits eux-mêmes, c'était l'engagement à vivre ce qu'il écrivait qui donnait toute sa valeur à l'homme. Des années auparavant, à l'orée de sa carrière, il avait consacré tout son temps libre et chacun des zlotys qu'il pouvait réunir à la cause des enfants, vocation qu'il allait poursuivre jusqu'à sa mort. Il avait fondé des orphelinats, organisé des collectes et des fonds d'entraide en faveur des petits pauvres qui, grâce à ses interventions à la radio sur ce sujet, lui avaient attiré l'admiration générale et le surnom affectueux de « Papy Docteur » auprès des enfants comme des adultes. Lorsque les portes du ghetto s'étaient refermées, il avait décidé de rester alors qu'il aurait pu aisément se mettre à l'abri, poursuivant son action à l'intérieur, assumant son rôle de père adoptif d'une douzaine d'orphelins juifs, les enfants les plus tragiquement abandonnés de toute la planète. Dans nos conversations animées, rue Sienna, nous ignorions encore sur quelle note admirable, bouleversante, sa vie allait s'achever. Janus KorczakLe "Café des Arts"Au bout de quatre mois, je suis passé à un autre établissement, rue Leszno cette fois. Le Sztuka (« Les Arts »), principal café du ghetto, se voulait un haut lieu de la culture. Sa salle de concert accueillait de nombreux artistes. Parmi les chanteurs, il faut citer Maria Eisenstadt, dont la voix merveilleuse serait aujourd'hui connue et respectée dans le monde entier si les Allemands ne l'avaient pas assassinée. Pour ma part, je me produisais souvent en duo avec Andrzej Goldfeder, obtenant un franc succès avec ma Paraphrase sur la « Valse de Casanova » de Ludomir Rozycki, dont le texte était dû à Wladyslaw Szengel. Ce dernier, un poète connu, intervenait chaque jour en compagnie de Leonid Fokczanski, du chanteur Andrzej Wlast, de l'humoriste Les rafles : « Une fourmilière affolée »À cette époque, nous projetions Goldfeder et moi d'organiser un concert en matinée qui marquerait le premier anniversaire de la formation de notre duo. Il était prévu pour le samedi 25 juillet 1942, dans les jardins du Sztuka. Pleins d'optimisme et entièrement accaparés par ce projet que nous nous étions donné tant de mal à préparer, nous refusions tout bonnement l'idée qu'il puisse ne pas se tenir. Alors que si peu de temps nous en séparait, nous avons préféré croire que ces rumeurs allaient se révéler une nouvelle fois sans aucun fondement. Le 19 juillet, un dimanche, j'aijoué encore une fois en plein air, dans le patio d'un café de la rue Nowolipki, sans me douter un seul instant que ce serait mon dernier concert de l'ère du ghetto. Il y avait foule, certes, mais l'humeur générale était plutôt sombre.[Finalement, le 16 août 1942, toute la famille Szpilman est arrêtée et conduite vers la sinistrre "Umschlagplatz" d'où partent les convois de déportation.] Des juifs capturés sont emmenés vers l'Umschlagplatz (1943) « Eh Szpilman, par ici ! »Nous nous sommes préparés au départ. Pourquoi attendre encore ? Mieux valait trouver une place rapidement. A quelques pas du train, les gardes avaient établi un large corridor qui laissait la foule s'écouler vers le convoi.[Par la suite, quittant le ghetto, caché d'abord par des amis, puis seul dans les ruines de Varsovie, le musicien parviendra à survivre. Il sera, à la toute fin, sauvé par un officier allemand mélomane.] Wladyslaw
Szpilman,
Le pianiste, L'extraordinaire destin d'un musicien juif dans le ghetto de Varsovie, 1939-1945, Robert Laffont, 2001 |
Simon Laks, musicien professionnel, compositeur et violoniste, est déporté à Auschwitz. Il commence par les kommandos "ordinaires" de travail.
Témoignage de Simon LaksIrai-je ou pas me jeter sur les fils barbelés ?Par la suite, je suis envoyé au travail. Je pars avec mon Kommando le matin et je reviens le soir. Le départ et le retour se font au son d'une marche que, d'ailleurs, je n'entends pas parce que je ne veux pas l'entendre. Je ne décrirai pas ce « travail » parce que j'ai hâte d'en arriver au sujet principal de mon livre, la musique. Je dirai seulement que chaque jour je perds des kilos — je le sens presque physiquement —, et que je n'ai aucune idée du nombre de kilos qui me reste. En tout cas, le minimum vital puisque, après vingt jours de ce régime de forçat, je suis encore en vie. Joueur de bridgeMon bienfaiteur, c'est le chef de notre baraque. Grand, large d'épaules, un véritable athlète, il se place comme intentionnellement près de ma couchette et, d'une voix de stentor, crie en polonais : « Je suis violoniste. »Au cours d une partie, je réussis à lui glisser discrètement que je suis violoniste et compositeur. Il me regarde d'un air de reproche sincère et amer : « Je n'en crois pas mes yeux. »Je n'arrive décidemment pas à m'y habituer et je ne pense pas que je vais m'y habituer de sitôt. Le spectavle éblouissant qui s'étend sous mes yeux, après que j'ai franchi le seuil du block 15, me bouleverse profondément. Mon attention est d'abord attirée, « professionnellement », pourrais-je dire, par une cloison de bois à quelques mètres de moi, sur laquelle sont accrochés toutes sortes d'instruments à vent en cuivre et en bois, tous rutilants. Je distingue successivement un énorme tuba hélicon, un trombone, quelques trompettes, des cors à piston, des hautbois altos, des saxophones, des clarinettes et deux flûtes dont un piccolo. Dans un coin, appuyée contre le mur, une contrebasse impressionnante avec un archet glissé sous les cordes. Dans un autre, une grosse caisse avec des cymbales et une percussion avec tous les accessoires. Sur une étagère, large, solide, prévue à cet effet, se trouvent quelques accordéons et quelques violons dans des étuis. L'un d'eux, un peu plus grand que les autres, contient sans doute un alto. Je constate l'absence de violoncelle. Une seconde étagère, de moindres dimensions, est couverte de partitions et d'un tas de papier à musique vierge... « Que me réserve le jour qui se lève ? »Le mirage disparaît. La réalité me fait redescendre sur terre. Dans ce lieu, ni hall ni vestibule, deux hommes assis à une grande table prennent leur petit déjeuner. Une odeur de saucisse grillée et d'oignons frits inflige à mon palais des tortures raffinées. J'avale ma salive et j'attends. Paradoxalement, un vers de Pouchkine me revient : « Que me réserve le jour qui se lève ? » L'orchestre du camp de Buchenwald. Il s'agit ici surtout d'une fanfare, apte à jouer des marches militaires qu'affectionnaient les SS. « Ce violon est devenu mon bouclier. »Mon chef de block se révèle un homme de parole. Quand il doit tuer, il tue ; quand il aide, il aide jusqu'au bout. Toutes les questions administratives et vestimentaires sont déjà réglées. J'ai l'air relativement décent et un peu de temps devant moi pour dégourdir mes doigts et manier l'archet en faisant quelques exercices efficaces. Je ne peux pas les faire au block parce que cela gênerait les copistes. Je m'assieds donc sur une butte entre notre block et le block voisin, et sans prêter attention aux regards étonnés et légèrement moqueurs des « aristocrates » du camp qui passent, je fais avec enthousiasme des exercices méthodiques ennuyeux, gammes et arpèges, pour que mes doigts retrouvent leur ancienne dextérité. « Brot ! Brot ! »Je continue à m'entraîner avec acharnement, me disant qu'à part le violon et l'orchestre, tout devrait m'être indifférent. Mais mon regard est attiré par d'étranges silhouettes qui rôdent derrière la seconde rangée de barbelés. Qu'est-ce que ces créatures? Des êtres humains ? Des nains ? Des enfants ? Quelques-unes s'approchent plus près des barbelés et c'est alors seulement que je comprends que ces créatures aux crânes rasés et aux visages gris émaciés, vêtues d'uniformes soviétiques usés, sont des femmes ! Ou plutôt, étaient jadis des femmes.Elles m'ont aperçu, elles découvrent leurs épaules décharnées et leurs jambes enflées, et crient, comme par habitude, d'une voix suppliante : Brot! Brot! (Du pain ! Du pain !) Le "Kommando du ciel" ?J'y trouve maintenant trois hommes au lieu de deux. Tous les trois sont occupés à écrire de la musique, à moins qu'ils n'en copient. Les instruments sont accrochés à leur place, comme si personne n'y avait touché depuis le matin. Mais où sont les musiciens ? Je pose timidement la question au chef d'orchestre. « J'ai le trac ! »J'ai le trac comme si je devais me produire en soliste devant un vaste public de gens avertis et de critiques musicaux. L'orchestre au complet se met en rangs par « cinq » réglementaires dans l'allée principale, à hauteur de notre block, à une certaine distance du podium vers lequel nous allons diriger nos pas dans un instant. A ma grande surprise, frappé de consternation, je vois à la tête du groupe Franz Kopka qui tient la baguette d'un air triomphant, tandis que Zaborski, le chef d'orchestre officiel, s'est mis tout à fait derrière, son hélicon sur le dos. Au premier rang, j'aperçois quelques trompettistes, derrière eux un ténor, un hautbois, un basson, des accordéons, des clarinettes, un saxophone, un tambour et une grosse caisse avec des cymbales. Tout au fond, juste derrière le tuba, se tiennent les violonistes, dont je suis, tenant leurs étuis fermés sous le bras parce qu'ils ne peuvent pas jouer en marchant. Photographie d'un orchestre dans un camp. Los ! Musik !Un cri guttural des SS arrivant du poste de garde interrompt ce tango langoureux. Kopka fonce vers la grille et se met au garde-à-vous devant l'un des officiers. Puis il revient en courant et donne à un autre groupe de musiciens le titre d'une autre danse. Retentissent alors les sons d'un air de jazz à la mode que j'ai entendu il n'y a pas longtemps, quand j'étais libre. Cette fois nous jouons jusqu'au bout et les derniers accords sont accueillis par de vifs applaudissements de la part des Kommandos voisins. Anonyme, Orchestre féminin à Auschwitz, sans date. Un nouveau cri guttural retentit : Los! Musi ! [Allez ! Musique !] Les deux battants de la grille s'ouvrent. Résonne alors l'airfamilier d'une marche vieille comme le monde : Alte Kameraden (Vieux Camarades). Dans le même temps, les Kommandos partent les uns après les autres au pas cadencé en direction de la sortie, où l'on fait un comptage consciencieux des partants dont le nombre est dûment noté. Au retour au camp l'effectif de chaque Kommando doit correspondre exactement au nombre noté, sinon, malheur à nous tous ! Concert du dimanche pour les S.S., 1941 « Au travail ! »Le dernier Kommando a quitté le camp. Nous plions bagage et nous nous rangeons dans l'allée principale, mais cette fois dans le sens opposé. Le même cérémonial se répète avec le tambour, la grosse caisse, les cymbales, et de nouveau retentissent les accords faux d'une marche joyeuse qui nous ramène à notre block. Là, chacun d'entre nous pose son instrument à l'endroit prévu, après quoi presque tous les musiciens sortent. Je me demande où ils vont et je ne sais pas ce que je dois faire : rester là ou les suivre ? Le hurlement strident de Franz Kopka me tire d'embarras : Simon
Laks,
Mélodies d'Auschwitz, préface de Pierre Vidal-Naquet, Judaïsmes, Editions du Cerf, 1991. |
De la musique pendant les exécutions de masse ? C'est ce que raconte le SS Erich Mussfeldt qui vécut les derniers jours du camp de Majdanek, avant d'être transféré à Auschwitz :
Témoignage d'un SSLe 3 novembre 1943 Maïdanek cessa d'exister. L'opération prit le nom de code «Fête des Moissons». Derrière les Sections 5 et 6 du camp et à environ cinquante mètres du nouveau crématoire en construction, d'immenses tranchées furent creusées. Environ trois cents détenus y travaillèrent durant trois jours et trois nuits. Il y avait trois fosses principales de deux mètres de profondeur et 100 mètres de longueur. En face du crématoire, devant l'entrée il y avait deux camions munis de haut-parleurs qui diffusaient à un niveau assourdissant de la musique militaire et de la musique de danse. A six heures du matin la grande opération fut déclenchée. Les juifs furent conduits dans les blocks de la Section 5 où ils reçurent l'ordre de se déshabiller. Ensuite le commandant Thumann coupa les barbelés entre la section et les fosses. Des SS armés jusqu 'aux dents s'assemblèrent de chaque côté d'un espace de la largeur d'une avenue au milieu de laquelle on fit courir les prisonniers nus vers les fosses. |
Berceuses yiddish, images d’enfances et miroir d’une culture perdue (par Mireille Natanson)Bibliographie
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