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réalisée par Ilan Braun, de l'Association
Mémoire
Yzkor
Le
père Marie-Benoît, 1895-1990
Un
chrétien qui refuse l'antisémitisme
Pierre Péteul, qui sera connu sous le nom religieux de
«
père Marie-Benoît » et sous le surnom du
«
Père des juifs », est né le 30 mars
1895 au Bourg
d'Ire (Maine-et-Loire).
Il a
participé à la guerre de 1914-1918 et combattu
à
Verdun.
Ce père
(capucin)
résidait à Rome, lorsque la guerre
éclate. il se rend alors à Marseille pour
attendre la
suite des évènements. On se doute que
l’Italie se
prépare à entrer dans le conflit. Son attente
sera courte
puisqu’il va rapidement œuvrer à
secourir les innombrables
réfugiés juifs qui convergent vers le sud de la
France.
Ses motivations ?
«
Les
Chrétiens se sentent les fils spirituels du grand patriarche
Abraham... ce qui suffirait à exclure tout
antisémitisme,
mouvement auquel nous, Chrétiens, nous ne pouvons avoir
aucune
part. »
Sentiments
qui,
hélas, ne seront
pas partagés par tout le monde !
Après
de
multiples contacts avec
des responsables israélites, il réalise que tout
devait
être entrepris pour permettre aux
persécutés
d’échapper aux griffes des Nazis et de leurs
collaborateurs
français. Il était donc important de leur
procurer dans
un premier temps, de fausses cartes d’identité,
des
sauf-conduits, puis, le plus délicat, de trouver des lieux
de
refuge, temporaires, avant de pouvoir organiser des départs
pour
l’Espagne ou pour la Suisse.
«
Je recevais ainsi mes protégés au couvent
(Marseille) ce
qui n’était
pas sans inconvénients, ni sans attirer
l’attention, car les
parloirs
étaient presque toujours pleins. J’entrais aussi
en
collaboration avec
les Dames de Sion, de la rue Paradis, qui eurent, de leur
côté, une
grande activité du même genre, et je pus recevoir
chez
elles nombre de
nos protégés »
Visiteur du camp des Milles
L’Evêque de
Marseille, en accord avec la Préfecture, le nomme ensuite
« visiteur » du camp d’internement des
Mille, près
d’Aix-en-Provence. Cette activité,
menée avec ses
frères capucins, lui permit de rendre quantités
de
services et de connaître de près les
problèmes
rencontrés par les prisonniers. Après
l’occupation par
les Allemands de la zone dite « libre », la
filière
d’évasion vers l’Espagne se trouvait au
point mort et il fallait
trouver d’autres voies. La zone d’occupation
italienne (Savoie, Haute
Savoie, Isère, Alpes-Maritimes) allait permettre de relancer
les
actions de sauvetage. L’attitude des autorités
italiennes,
plutôt favorables aux Juifs, constituait un atout majeur.
Cette
zone était devenue une sorte de sanctuaire où se
rassemblèrent de 30 à 50 000 Juifs, venus de
toutes les
régions de France. La situation militaire devenant de plus
en
plus désastreuse pour les Allemands (débarquement
allié en Afrique du Nord) il paraissait évident
que ces
derniers envisageraient d’occuper à leur tour la
zone italienne.
Des solutions devaient être trouvées,
très
rapidement.
Le rôle d'Angelo
Donati
Intervient
alors Angelo Donati, Juif italien, directeur de la
Banque de Crédit Franco-Italien à Nice, qui se
lie avec
le Père Marie-Benoît, et qui lui
suggère d’aller au
Vatican pour que l’on puisse faire pression sur Mussolini au
sujet d’un
éventuel transfert des réfugiés juifs
vers
l’Italie. Après avoir contacté diverses
personnalités juives (entre autres, le Grand rabbin de
France)
le Père obtient de la part de son Supérieur
Général, une audience le 16 juillet 1943, et le
présente personnellement au Pape Pie XII. Sa relation des
évènements en France occupée est
accueillie avec
bienveillance par le Pape, qui lui fit cette réflexion, au
sujet
des interventions de la police de Vichy contre les Juifs « On
n’aurait pas cru cela de la part de la France » et
lui promit de
s’intéresser personnellement aux questions
qu’il lui soumettait.
Peu de temps
après, le
Père Marie-Benoît tentera, avec l’appui,
notamment, du
Cardinal Maglione, au Vatican, de faciliter le rapatriement des Juifs
de nationalité espagnole se trouvant en France, Un
rapatriement,
promis par Franco, hélas, fortement handicapé par
des
lenteurs administratives et politiques. Une faible partie de ces Juifs
espagnols put bénéficier de ces accords et
émigrer
légalement en Espagne, tandis que les autres subirent de
plein
fouet les déportations.
Un des points
de la relation soumise
au pape concernait le projet de transfert en Italie des Juifs
réfugiés dans la région
française
occupée par les troupes italiennes. Le gouvernement italien
semblait assez favorable à un tel projet et Angelo Donati
songea
à trouver des lieux d’hébergement pour
ces futurs
réfugiés. Naturellement, il sollicite
l’appui du
Père Marie-Benoît.
Après la chute de Mussolini
La chute de
Mussolini à la fin
de juillet 1943 va modifier la donne et entraîner de graves
bouleversements stratégiques et politiques. Jamais
à
court d’idées, Donati envisage alors de faire
passer leurs
protégés d’Italie en Afrique du Nord,
désormais
sous contrôle allié. Pour se faire, des contacts
sont
établis avec deux diplomates, américain et
britannique.
Leurs gouvernements répondent affirmativement et tous les
espoirs sont donc permis ! Les Italiens sont même
prêts
à affréter quatre de leurs bâtiments de
guerre,
moyennant finances (ces frais devant être
réglés
par l’organisation juive américaine, le
« Joint »
-Joint American Distribution Committee ). Nous sommes en septembre
1943, et tout semble pour le mieux pour démarrer cette
opération de sauvetage de grande envergure (on parle de 40
à 50 000 personnes !) lorsque la nouvelle de
l’armistice entre
les Italiens et les Alliés est divulguée par le
général américain Eisenhower.
Déclaration,
apparemment prématurée, puisque elle provoque
l’invasion
de la zone d’occupation italienne par les troupes allemandes
! Les
réfugiés juifs de cette zone sont
désormais
livrés à leurs bourreaux nazis. Quelques semaines
de plus
et tous auraient été sauvés. Une
véritable
tragédie est en train de commencer.
A Rome
La situation
dramatique affectant l’ex-zone italienne
n’empêchera pas pourtant
certains réfugiés juifs de gagner
l’Italie. Tous ou
presque vont se retrouver à Rome pour obtenir une aide du
Comité juif d’assistance aux
réfugiés (DELASEM).
Là encore le Père Marie-Benoît,
assisté par
d’autres religieux, va intervenir et pouvoir aider nombre
d’entre eux.
Ils vont devoir trouver de faux papiers
d’identité, de fausses
cartes d’alimentation et de nouveaux lieux
d’hébergement.
Tâche considérable, menée avec
l’aide d’une
équipe dévouée, rassemblant Juifs et
chrétiens, et grâce à la
complicité de
certaines administrations.
La rafle du 16 octobre 1943
Le 16 octobre 1943
marque un tournant dans cette épopée : une rafle
des
Nazis menée à Rome entraîne
l’arrestation, puis la
déportation de plus de 2000 Juifs. Le local de la DELASEM
est
fermé. La clandestinité la plus
complète devient
obligatoire. Les perquisitions et les arrestations deviennent monnaie
courante. Le Père Marie-Benoît frôle
maintes et
maintes fois la catastrophe. De toute évidence, celui-ci
bénéficiait d’une certaine protection,
probablement au
sein même de la police. En dépit de tout,
l’aide aux
réfugiés perdurait mais l’argent,
moteur de toute guerre
(celle menée par le Père et son
équipe,
étant plutôt « pacifique »),
vint à
manquer et c’est encore lui qui contacta
l’Ambassadeur de
Grande-Bretagne auprès du Vatican ainsi que le
délégué personnel du
président Roosevelt
auprès du Pape, afin que ceux-ci puisse le mettre en
relation
avec le JOINT américain, le grand pourvoyeur de fonds des
associations caritatives.
Après une
assez longue attente, faite de pourparlers, de
télégrammes et d’entrevues
répétées,
il put obtenir du Joint la somme de 20 000 $, mais petit «
hic
», cette somme se trouvait à Londres, et il
était
hors de question de la faire parvenir en Italie ! Finalement, ce seront
des Italiens de « bonne réputation » qui
purent
faire transférer cet argent sur place.
Faux papiers
Toujours pour la
« bonne cause », il rencontre des membres de tous
les
partis existant alors : monarchistes, communistes,
démocrates
chrétiens, etc. sans compter les membres d’une
multitude
d’ambassades (Belgique, Pologne, Suède, Portugal,
etc.)
Grâce à ses relations
privilégiées, le
Père put obtenir divers documents de type permanent ou
provisoire, provenant de plusieurs pays comme la Suisse, la Roumanie ou
la Hongrie.
Un bricolage
ingénieux permettait de constituer des papiers «
officiels
» offrant une certaine protection légale
à leurs
détenteurs, à partir de n’importe quel
document. Ainsi
les timbres fiscaux étaient-ils fréquemment
remplacés par de simples timbres postes,
légèrement ou outrageusement maquillés
!
Tous les jours
débarquaient à Rome de nouveaux
réfugiés,
et tous de réclamer « le
Père des Juifs » ! Une anecdote
illustre bien le
rôle primordial de ce dernier. Un jour, un Juif
étranger,
muni d’un « authentique faux passeport »
espagnol, se
présenta à la Préfecture. On
s’aperçut
rapidement qu’il n’était pas de cette
nationalité, et le
consulat espagnol fut contacté pour vérifier.
Bien
entendu, la réponse fut négative. Le pauvre homme
se
voyait déjà perdu quand
l’employé du service lui
dit « Ne vous
en faites pas.
Allez au 159, via Sicilia, et demandez le Père
Marie-Benoît. Là, on arrange tout.
»
Guet-apens fasciste,
recherches de la
Gestapo
Plus
tard, peu de
temps avant la Libération, le Père
frôla une fois de plus la catastrophe. En mission dans le
nord de
l’Italie, pour trouver des points de passage vers la Suisse,
il se
retrouva dans un bar à Milan avec son assistant, Schwamm,
afin
de rencontrer une personne susceptible de les aider. Mais
c’est un
guet-apens organisé par la police fasciste. Schwamm se fait
arrêter, non sans avoir pu avertir discrètement le
Père, qui parvient à s’enfuir et,
éventuellement,
à retourner à Rome.
Dénoncé
à nouveau, plusieurs fois, et
recherché activement par la Gestapo, le Père dut
finalement se cacher hors de son couvent.
La Libération
Un
mois plus tard,
le 4 juin
1944, Rome était libérée par les
troupes
alliées. Une cérémonie
d’actions de grâces
fut alors organisée par la communauté juive, en
présence de deux rabbins des armées
alliées.
Laissons la parole au Père : « Je prends part aux
sentiments de tous, joie et douleurs mêlées ; car
si la
libération est un fait heureux, beaucoup pleurent des
victimes
et les déportés souffrent encore au loin. Plus de
2000
Juifs romains ont été emmenés. Les
étrangers, nous les aurions tous sauvés sans
l’infâme trahison des deux jeunes
Français (qui furent
traduits devant les autorités militaires
françaises et
conduits en Afrique du nord pour y être jugés). Je
termine
mon discours en rappelant le grand précepte de
Moïse de
l’amour de Dieu et du prochain, et lance un
pathétique : «
J’aime les Juifs de tout mon cœur..». Et
il ajoutait « Ma
mission de bataille était terminée ».
« Juste
parmi les nations »
Ce
chrétien
convaincu, par son
courage et son abnégation,
en vrai disciple de François d’Assise, aura ainsi
réussi
à sauver environ 4 000 Juifs. Le 1er décembre
1966,
l’Institut Commémoratif des Martyrs et
Héros « Yad
VaShem » à Jérusalem, lui rendait
hommage et lui
décernait la médaille des Justes parmi les
Nations.
Le 5 février
1990, le «
Père des Juifs »
s’éteignait à l’âge
de 94 ans.
Ses 4000 enfants se
souviennent !
BIBLIOGRAPHIE : Un
Capucin
« Père des Juifs ». Le
Père Marie-Benoît. Souvenirs recueillis par le
Père
Tharcisius (sans date)
REMERCIEMENTS : au Père Bernard Rivière, de
Toulouse qui
nous a informé et documenté sur ce sujet