Nous devons distinguer entre deux
catégories
d'expériences. La première comprenait la
recherche
médicale habituelle et
normale, à cela près qu'elle s'effectuait sur des
sujets
non
consentants — les Versuchspersonen (sujets d'essai), comme on
les
appelait.
La seconde était plus complexe et d'une plus grande
portée,
parce qu'il s'agissait de recherches conduites ni avec des
méthodes
ordinaires ni à des fins ordinaires. Les deux types
d'expériences
relevaient d'un appareil administratif unique[...]
Il suffisait que quelqu'un voie la
possibilité
d'utiliser des détenus comme cobayes pour tester un
sérum, vérifier une hypothèse ou
résoudre
quelque autre problème pour que soit lancée une
série d'expériences. Par exemple, le chef du
service
médical de l'armée de l'air
s'intéressait aux
expériences pratiquées en altitude et
à la
réanimation de pilotes à demi morts de froid
abattus
au-dessus de l'Atlantique. Le Stabsarzt docteur Dohmen, du service
médical de l'armée, souhaitait faire des
recherches sur
la jaunisse. Jusque-là, il avait inoculé
à des
animaux le virus prélevé sur des malades humains,
mais il
voulait à présent inverser le processus et
inoculer
à des humains le virus prélevé sur des
animaux
morts. Les laboratoires de recherche « Bayer »
d'IG-Farben
souhaitaient expérimenter un médicament contre le
typhus.
Le produit existait sous deux formes, en comprimés et en
granulés, et il semblait que certains patients vomissaient
les
comprimés. Les chercheurs d'IG-Farben
contactèrent un
« asile d'aliénés acquis à
leurs
idées » pour procéder à des
expériences, mais ils se trouvèrent
bientôt dans
une impasse : les internés étaient incapables de
dire
sous quelle forme la préparation était mieux
tolérée. Sur ce, IG-Farben se rappela qu'un de
ses
chercheurs avait été affecté
à Auschwitz en
qualité d'Obersturmführer et lui demanda son aide.
La
plupart des groupes intéressés ne suivaient pas
la voie
officieuse qu'avait
choisie, en l'occurrence, IG-Farben mais soumettaient directement leurs
demandes
au Reichsarzt SS und Polizei Grawitz, ou encore à Himmler.
Dès le début, Himmler manifesta
un grand
intérêt pour ce genre d'activités.
L'expérimentation le passionnait, et, s'il
acquérait la
conviction que les recherches en question étaient d'une
«
énorme importance », il n'hésitait pas
à
donner un coup de pouce pour faciliter les démarches
administratives. En 1943, mû par ce désir de
protéger la recherche, il ordonna qu'on n'entame aucune
expérimentation sans son accord exprès. En 1944,
la
procédure s'affina. Désormais, les projets
devaient
être soumis à Grawitz, qui les transmettait
à
Himmler en y joignant les différents avis de Gebhardt,
Glücks et Nebe. L'appréciation de Gebhardt
était
purement médicale, Glücks
et Nebe formulant, quant à eux, une opinion sur l'importante
question
du choix des victimes.
En règle générale,
les médecins
demandaient l'autorisation d'utiliser les «
délinquants
récidivistes » ou les détenus qui
avaient
été « condamnés à
mort ». Par
cette formulation, le médecin tentait
de pactiser avec sa conscience. Le raisonnement était le
suivant
:
rien ne justifiait qu'un délinquant ou un
condamné
à
mort soit mieux traité que les soldats allemands qui
risquaient
leur
vie et mouraient de leurs blessures. Toutefois la SS, lorsqu'elle
examinait
la demande, y superposait souvent sa propre notion de délit,
de
telle sorte que le choix final tombait sur les «
récidivistes juifs qui souillaient la race
(rassenschànderische Berufsverbrecher-Juden) », ou
encore
sur les « délinquants juifs du mouvement
de résistance polonais qui ont été
condamnés
à mort ».
A une occasion, la sélection des victimes
fit l'objet
d'un débat axé sur le « point de vue
racial
». L'expérience envisagée concernait le
traitement
de l'eau de mer pour rendre celle-ci potable. Glücks proposa
d'utiliser des Juifs ; Nebe préférait les
«
Mischlinge tziganes asociaux » (le problème des
Tziganes relevait de sa compétence) ; Grawitz, lui,
déconseillait,
pour des raisons de race, l'utilisation de Tziganes dans des
expériences avec de l'eau de mer.
Himmler ne s'intéressait pas seulement
à la
mise en route des expériences. Il suivait leur progression,
étudiait les observations et suggérait,
à
l'occasion, des améliorations. Mais surtout il
était
l'ange gardien des médecins, toujours prêt
à
endosser l' « entière responsabilité
» de
leurs agissements et à faire preuve de
sévérité à l'encontre de
leurs
détracteurs.
La SS et les médecins en question veillaient attentivement
aux
courants souterrains de réprobation qui auraient pu se
manifester au sein de la profession. En mai 1943, le Pr Handloser,
médecin-chef de la Wehrmacht, convoqua la
quatrième
conférence de médecins-conseils auprès
des forces
armées. Au cours de celle-ci, Gebhardt se leva pour
présenter l'orateur-vedette. La conférence devait
traiter
de la greffe osseuse chez l'homme, et les observations se fondaient sur
l'expérimentation réelle (le
prélèvement
d'os sur des Polonaises de Ravensbrück). « J'assume,
déclara Gebhardt, l'entière
responsabilité
politique, chirurgicale
et humaine de ces expériences. » Après
ces mots
d'introduction, le docteur Fritz Ernst Fischer monta sur l'estrade et,
à l'aide de tableaux, expliqua les opérations
qu'il avait
effectuées. Sa communication fut suivie d'un
débat.
Aucune critique ne fut émise.
Une fois pourtant, à l'occasion des
expériences conduites
par Rascher pour le compte de l'armée de l'air, on
enregistra
des
réactions houleuses. Rascher, Stabsarzt (capitaine) de
l'armée de l'air, bénéficiait de
l'amitié
et de la protection de Himmler. (Apprenant que la maîtresse
de
Rascher attendait un deuxième enfant, Himmler lui envoya des
fruits en formulant des vœux pour la santé de la
mère et
de l'enfant.) Rascher avait pour la première
fois songé à des possibilités
d'expérimentation
un jour où il assistait à un cours de
l'armée de
l'air
sur les problèmes d'altitude et sur la forme des pilotes.
Comme
l'instructeur notait au passage qu'aucune expérience n'avait
été réalisée sur des
êtres humains,
Rascher eut l'idée d'utiliser des «
délinquants
récidivistes ». Il en fit part à
Himmler et fut
autorisé par le Generaloberstabsarzt Hippke à
mettre son
projet à exécution.
Au bout de quelque temps, les insinuations et les
critiques
des autres médecins de l'armée de l'air
commencèrent à faire tache d'huile. Un certain
professeur
Holzlôhner émit
même quelques commentaires sur Himmler en visitant l'endroit
où
se pratiquaient les expériences à Dachau. Rascher
se
plaignit
vivement auprès du Reichsfuhrer-SS, qui répondit
que lui
aussi
classerait les adversaires des expériences
pratiquées sur
des
êtres humains, alors que des soldats allemands mouraient au
front,
parmi les traîtres au premier et au second degré
(Hoch-
und
Landesverràter). Himmler adressa au Generalfeldmarschall
Milch
une
lettre de la même veine, sans faire
référence
à
la trahison mais précisant qu'il ne se laisserait pas, pour
sa
part,
influencer par ces cercles « chrétiens
». On pouvait
transférer
Rascher dans la SS, déclarait Himmler, ce qui
résoudrait
les
problèmes de conscience. Et l'armée de l'air n'en
bénéficierait
pas moins de toutes les observations du médecin.
Quelques mois plus tard, Hippke écrivit
à
Wolff :
il acceptait la proposition mais profitait de l'occasion pour rectifier
quelques
idées fausses. D'abord, personne n'avait émis
d'objection
contre
ces expériences. Hippke y avait «
immédiatement
souscrit
». La difficulté se situait ailleurs : tout
était
une
question de gloriole. Tout le monde voulait avoir la
paternité
des
découvertes. Mais si Rascher souhaitait créer son
propre
institut
de recherche au sein de la Waffen-SS, Hippke n'y voyait aucun
inconvénient et lui souhaitait bonne chance.
Tous ces médecins utilisaient donc les
êtres
humains comme des cobayes. Certains, toutefois, faisaient un pas de
plus et procédaient à des expériences
qui
n'étaient plus dictées
par le désir de venir en aide aux malades. Ces
expériences
allaient dans un sens tout à fait différent, car
elles
rejoignaient
les objectifs nazis. On discerne, dans ces agissements, un
désir
d'élargir le processus de destruction. Les techniciens
médicaux qui participèrent à ce type
de recherches
ne se livraient pas à du bricolage sur
des détenus : ils cherchaient le moyen d'assurer la
domination
définitive
de l'Allemagne sur l'Europe.
Un jour d'octobre 1941, un médecin
militaire en
retraite, Adolf Pokorny, s'installa à son bureau pour
écrire à Himmler. Pour éviter qu'un
subordonné puisse ouvrir la lettre et prendre connaissance
de
son contenu, il la fit porter à Himmler par un messager, le
professeur Hôhn. Dans sa lettre, Pokorny racontait qu'il
avait
lu, dans une revue médicale, un article écrit par
un
certain docteur Madaus, de l'institut de biologie de Radebeul-Dresde.
L'article traitait des effets d'une plante sud-américaine,
le
Caladium seguinum; lorsqu'on l'injectait à des souris et
à des rats, les animaux devenaient stériles. En
lisant
cet article, Pokorny avait songé à 1' «
énorme importance » de ce médicament
« pour
le combat que mène actuellement notre peuple ». Il
devait
être possible, poursuivait Pokorny, de produire dans un bref
délai une préparation capable de
stériliser les
gens à leur insu. Moyennant quoi il faisait vaguement
allusion
au fait que
l'Allemagne détenait trois millions de prisonniers de guerre
soviétiques et concluait par plusieurs suggestions
pressantes :
Madaus devait publier d'autres articles, la plante devait
être
cultivée en serre, il
fallait effectuer des analyses chimiques pour voir si l'on pouvait en
synthétiser
un extrait, et se lancer dans l'« expérimentation
immédiate
sur des êtres humains ».
Quelques mois plus tard, Himmler ordonna à
Pohl
d'offrir au docteur Madaus la possibilité de conduire des
recherches. Himmler s'impatientait en fait et, en septembre 1942, Pohl,
Lolling (chef des médecins au WVHA D-III) et Madaus
décidèrent de transférer les travaux
dans les
camps de concentration.
Tandis qu'on procédait à ces
préparatifs, quelqu'un d'autre se penchait avec
intérêt sur l'article de Madaus.
Le 24 août 1942, le Gauleiter adjoint de Basse-Autriche, le
SS-Oberfuhrer
Gerland, écrivit lui aussi à Himmler.
Renchérissant sur 1' « énorme
importance » de
la découverte
de Madaus, il demandait que l'expert du Gau pour les questions de race,
le
docteur Fehringer, soit autorisé à
procéder
à
des expériences — en collaboration avec l'institut
pharmacologique
de la faculté de médecine de
l'université de
Vienne
— dans un camp de Tziganes à Lackenbach. La
réponse de
Himmler
(par l'entremise de l'Obersturmbannfùhrer Brandt) fut
obligeante.
La chose était déjà à
l'étude, mais
on
se heurtait à des difficultés, car la plante
n'était
pas disponible en quantités suffisantes ; si le docteur
Fehringer
en avait en réserve, qu'il veuille bien en faire part au
Reichsfùhrer-SS.
Les obstacles se révélant
insurmontables, on
appela les scientifiques à la rescousse. En novembre 1942,
le
docteur Mùller-Cunradi, directeur des laboratoires
d'IG-Farben
à Ludwigshafen, dépêcha un de ses
biochimistes, le
docteur Tauboeck, à l'Institut Madaus.
Tauboeck et Madaus firent ensemble le tour de la question. Les
recherches
avaient démarré le jour où Madaus
avait lu qu'une
tribu
brésilienne utilisait le Caladium seguinum pour
stériliser
ses ennemis. Les indigènes effectuaient cette
stérilisation
en décochant une flèche à l'ennemi
(autrement dit,
par
injection intramusculaire), et la victime ignorait habituellement son
sort.
Mais l'Allemagne ne jouissait pas du climat voulu pour cultiver la
plante
en question, et il ne pouvait s'agir que d'expériences
isolées.
La méthode de Madaus ne constituait pas la
seule
tentative ayant pour objet de concilier les besoins à court
terme de la guerre avec la politique de destruction à long
terme. L'idée qu'après l'utilisation intensive de
la
main-d'œuvre en temps d'urgence les peuples asservis seraient
autorisés à mourir de mort naturelle, sans avoir
la
possibilité de se reconstituer, revenait
périodiquement
dans les cercles médicaux nazis. C'est ainsi qu'en mai 1941
Himmler s'intéressa à la «
stérilisation non
chirurgicale des femmes inférieures ». La
paternité
de l'idée revenait au Pr Cari Clauberg,
médecin-chef de
la clinique pour femmes du Knappschaft Hospital et du St. Hedwig
Hospital de Konigshütte, en Haute-Silésie. Clauberg
proposait d'introduire un agent irritant dans l'utérus au
moyen
d'une seringue. C'est ce qu'on appela bientôt la «
méthode Clauberg ».
Trois médecins furent désignés pour
assister
Clauberg dans ses expériences (le Standartenführer
Prof.
von Wolff, de Berlin ; le Sturmbannfùhrer Prof. Erhardt, de
Graz, de la clinique de femmes de l'université ; le
Hauptsturmführer docteur Günther F. K. Schuitze,
Greifswald,
de la clinique de femmes de l'université). Un obstacle
d'ordre
administratif toutefois subsistait. Himmler voulait
que Clauberg opère dans le grand camp de concentration de
femmes
de
Ravensbrück, mais Clauberg ne souhaitait pas transporter
là
son
encombrant matériel, et Grawitz eut beau insister sur le
fait
que,
compte tenu de 1' « énorme importance »
de ces
expériences,
des détenues devraient être fournies à
Konigshütte,
le projet tomba à l'eau.
Un an plus tard, Clauberg eut une «
discussion
scientifique » avec un proche de Himmler,
l'Obersturmbannführer Arlt. Au cours de la conversation,
Clauberg
évoqua les expériences qu'il projetait, nettement
plus
ambitieuses à présent. Arlt observa qu'en la
matière Himmler était l'homme qu'il fallait. Sur
quoi
Clauberg écrivit à Himmler pour lui demander
l'autorisation d'installer son matériel à
Auschwitz et de
procéder à des expériences
destinées
à perfectionner les méthodes de
stérilisation
massive des « femmes indignes de se reproduire
(fortpflanzungsunwùrdige Frauen)» en
même temps que
de fécondation induite chez les « femmes dignes
».
Sa lettre fut couronnée de succès.
Le 7 juillet 1942, Himmler, Gebhardt, Glucks et
Clauberg
tinrent une conférence et décidèrent
de lancer une
série d'expériences à Auschwitz. Elles
avaient
pour objet, d'abord, de découvrir comment l'on pouvait
stériliser les victimes
sans qu'elles en aient conscience. Les expériences devaient
être
conduites sur une « grande échelle » sur
les femmes
juives
du camp. Ensuite, on convint de faire appel à un radiologue
en
vue,
le Pr Hohlfelder, pour étudier les possibilités
de
castration
aux rayons X. A la fin de la réunion, Himmler rappela aux
participants
que ces expériences étaient hautement
confidentielles et
que
tous ceux qui auraient à y travailler devaient s'engager
à
garder le secret.
Trois jours plus tard, le secrétaire de
Himmler,
Brandt, envoyait à Clauberg une lettre comportant quelques
précisions et suggestions supplémentaires.
Himmler
voulait savoir combien de temps
il fallait compter pour stériliser 1000 femmes juives.
«
Les
Juives elles-mêmes ne doivent rien savoir. » On
vérifierait les résultats des
expériences en
prenant des clichés radio et en étudiant les
modifications éventuelles. Clauberg pouvait aussi
procéder à des « expériences
pratiques
», par exemple enfermer une « Juive et un Juif
» dans
une pièce pendant un certain temps et étudier les
effets
éventuels.
Une année passa. Au Block 10
d'Àuschwitz I, le
bloc expérimental, Clauberg ne chômait pas. Pour
tromper
ses victimes, il disait aux femmes, avant de leur injecter le liquide
irritant, qu'on procédait à une
insémination
artificielle. Clauberg aimait son travail et s'en vantait volontiers.
Un jour que Pohl vint à Auschwitz, Clauberg profita du
dîner pour inviter l'Obergruppenführer à
assister
à quelques expériences. Pohl déclina
l'invitation.
En juin 1943, Clauberg envoyait son premier rapport
à
Himmler. La méthode était « presque
parfaitement au
point (so
gut wie fertig ausgearbeitet)-», malgré quelques
«
améliorations (Verfeinerungenj « qu'il lui restait
encore
à imaginer. Pour l'instant, elle était efficace
dans les
cas « habituels ». De plus, il garantissait au
Reichsführer-SS que la stérilisation pouvait
être
effectuée de manière imperceptible au cours d'un
examen
gynécologique de routine. Avec dix assistants, un
médecin
pouvait stériliser 1000 femmes en une seule
journée.
(CIauberg ne précisait pas comment l'on
réussirait
à préserver le secret dans une
procédure de
stérilisation
massive.)
Tandis que Clauberg s'occupait de «
perfectionner
» sa méthode, il y eut une troisième
tentative de
mise au point d'un programme de stérilisation massive :
l'expérimentation des rayons X. Déjà
en mars 1941,
Himmler et la Chancellerie du Führer (Bouhler et
Bfàck)
avaient abordé le problème, et au cours de leurs
discussions Brack écrivit à Himmler pour lui
communiquer
l'opinion de son expert à ce sujet. Cette lettre
touchait au pur fantastique.Elle commençait par un
exposé
mesuré des possibilités offertes par les rayons X
en
matière de stérilisation et de castration. Les
investigations préliminaires des experts médicaux
de la
Chancellerie, écrivait Brack, avaient montré que
de
petites doses de rayons X ne produisaient qu'une
stérilisation
temporaire; des doses plus fortes occasionnaient des
brûlures.
Parvenu à cette conclusion, Brack l'oubliait
aussitôt pour
décrire son plan : les personnes devant être
«
traitées » (die dbzufertigen Personen)
s'approcheraient
d'un comptoir pour répondre à des questions ou
remplir
des formulaires. Ainsi occupé, le candidat involontaire
à
la stérilisation ferait face à la
fenêtre pendant
deux ou trois minutes, tandis que le responsable assis au bureau
actionnerait une manette qui déclencherait
l'émission de
rayons X à travers deux tubes dirigés sur la
victime.
Avec vingt comptoirs de ce type (coût à
l'unité :
de 20000 à 30000 marks), on pourrait stériliser
de 3000
à 4000 personnes par jour.
La proposition ne fut pas immédiatement
suivie, mais
Brack revint sur le sujet en juin 1942, quand il fut question de mettre
en place les installations de gazage dans les camps du Gouvernement
général. Sur les dix millions de Juifs
voués
à la mort, éstimait Brack, deux ou trois millions
au
moins étaient absolument indispensables à
l'effort de
guerre. Assurément, on ne pouvait les utiliser que
stériles. La stérilisation chirurgicale normale
se
révélant trop lente et trop coûteuse,
il souhaitait
rappeler à Himmler qu'un an plus tôt,
déjà,
il lui avait vanté les avantages des rayons X. Le fait que
les
victimes s'apercevraient de leur stérilité
au bout de quelques mois n'avait aucune importance à ce
stade de
l'entreprise. En guise de conclusion, Brack déclarait que
son
supérieur,
le Reichsieiter Bouhler, était prêt à
fournir tous
les
médecins et autre personnel nécessaires pour
mener
à
bien le programme. Cette fois, Himmler répondit qu'il
souhaitait
qu'on teste l'efficacité de cette méthode dans
une
série
d'expériences conduites dans au moins un des camps.
Les expériences furent
réalisées
à Auschwitz par le docteur Horst Schumann, sur des hommes et
des
femmes. Tandis que Schumann installait ses quartiers, la
compétition dans les blocs expérimentaux passa
à
la vitesse supérieure. Le médecin-chef du camp,
Wirths,
qui s'intéressait principalement au cancer du col de
l'utérus et à ses phases
préliminaires,
lança sa propre série d'expériences
sur des
adolescentes de dix-sept et dix-huit ans et sur des mères
ayant
dépassé la trentaine. Un médecin juif
détenu, le docteur Samuel, fut contraint de participer
à
ces expériences. Un autre médecin du camp,
Mengele,
limita ses travaux au cas des jumeaux, car il ambitionnait de
multiplier la nation allemande. Toutes ces expériences, qui
coûtèrent la vie à plusieurs centaines
de victimes,
ne menèrent à rien. Aucun des concurrents ne
réussit. Un jour, l'adjoint de Brack, Blankenburg, reconnut
que
les expériences effectuées sur les hommes avaient
échoué. Les rayons X se montraient moins fiables
et moins
rapides que la castration chirurgicale. Autrement dit, il avait fallu
trois ans pour découvrir ce qu'on savait au
départ.
Malgré le dilettantisme et la tromperie
pure et
simple qui
les caractérisaient, les expériences de
stérilisation constituèrent un épisode
important
de l'histoire de l'Europe. Dans la conception même de ces
recherches, le processus de destruction faillit déborder de
son
lit étroitement délimité et engloutir
tout
individu à sa portée qui pouvait être
qualifié d'« inférieur ». Le
sort des
Mischlinge du premier degré était
déjà
à l'ordre
du jour tandis que le ministère de l'Intérieur
attendait
le
perfectionnement des techniques de stérilisation de masse.
L'échec
de ces expériences mit fin à un processus qui
avait fait
peser
une redoutable menace sur de larges fractions de la population
européenne.
Car c'est bien là que se situe la
démarcation
entre les expériences ordinaires, et les tentatives de
stérilisation massive. Si, au cours d'une
expérience
ordinaire, la victime mourait, le médecin qui la
réalisait se transformait, de guérisseur qu'il
était, en assassin. Mais le médecin qui
prêtait la
main à la stérilisation collaborait à
la
destruction massive. Et ce ne fut pas tout. La hiérarchie
nazie
promut également une poignée de chercheurs qui
tentèrent d'étayer l'objectif de destruction de
masse par
des arguments scientifiques irréfutables. Dans cette
démarche, ces médecins quittèrent le
champ de la
découverte médicale et, s'engageant vers une
impasse,
détruisirent leur science.
Comment ce genre de recherche apparut-il ? Nous avons
rappelé, à l'occasion, que les plus
extrémistes
des nazis considéraient le processus de destruction comme un
combat racial. Pour ces nazis, les
mesures antisémites constituaient une défense de
la
«
substance raciale nordique » dans la guerre contre les
menées
sournoises d'un « mélange racial
inférieur ».
Cette
rationalisation butait parfois. L'existence d'un quelconque lien
intrinsèque
entre les traits physiques et la Weltanschauung échappait
à
de nombreux responsables. Les théoriciens du parti et la SS
éprouvaient de ce fait quelques difficultés
à
prouver le bien-fondé de leur théorie. Il n'est
donc pas
étonnant que, en mal de justifications,
ils aient eu recours à l'expérimentation. Jetons
un coup
d'œil
sur le cas de deux de ces expériences.
Au printemps 1942, on essaya de prouver que les
Tziganes
avaient un sang différent de celui des Allemands. Deux
médecins, le Pr Werner Fischer et le Stabsarzt (capitaine)
docteur Hornbeck, qui s'étaient l'un comme l'autre fait la
main
sur,des prisonniers de guerre noirs, furent autorisés
à
pratiquer des expériences sur des Tziganes à
Sachsenhausen. Hornbeck abandonna en cours de route parce qu'il
fut envoyé sur le front oriental, Fischer démarra
ses
travaux
avec 40 Tziganes. A la demande de Himmler, il promit
d'élargir
ses
recherches en explorant également le sang juif.
Une autre approche fut tentée par
l'Ahnenerbe, une
organisation formée par la SS en 1939 pour explorer
« la
sphère,
l'esprit, les hauts faits et le patrimoine de la race
indo-européenne
nordique ». Le président de l'organisation
était
Himmler,
son directeur commercial le Standartenführer Sievers, et l'un
de
ses
chercheurs le Hauptsturmfuhrer Prof. Hirt, directeur du
département
d'anatomie de l'université du Reich, à
Strasbourg.
Au début de 1942, Hirt était
hospitalisé avec
une hémorragie des poumons et une circulation sanguine
gravement
détériorée.
De son lit, il adressa le rapport suivant à Himmler. Toutes
les
nations
et toutes les races avaient été
étudiées au
moyen
de l'examen de collections de crânes ; mais, dans le cas des
Juifs,
les crânes étaient trop rares pour permettre des
conclusions
scientifiques. La guerre, dans l'Est, offrait une chance de
remédier
à cette situation.
Il était préférable,
de l'avis de Hirt,
de remettre les commissaires politiques vivants à la Police
de
campagne. Un médecin dresserait alors les rapports
essentiels,
tuerait les Juifs, prélèverait avec soin les
têtes,
et ainsi de suite.
Brandt répondit que le projet intéressait
vivement
Himmler,
mais qu'il fallait d'abord que Hirt se rétablisse.
Peut-être
quelques fruits lui feraient-ils du bien ?
Quelques mois plus tard, Hirt avait suffisamment
repris le
dessus pour se mettre au travail. Compte tenu de la pénurie
de
« commissaires judéo-bolcheviques »,
l'Ahnenerbe se
déclara prête à accepter 150 Juifs
d'Auschwitz. Un
dignitaire de l'organisation, le Hauptsturmfuhrer docteur Bruno Beger,
fut envoyé au camp ; 115
personnes — 79 Juifs de sexe masculin, 30 femmes juives, 4
détenus
d'Asie centrale et 2 Polonais — furent mis en quarantaine, et
l'on prit
des
dispositions avec Eichmann pour les faire transférer
à
Natzweiler,
où ils furent gazés. Les cadavres furent
rapatriés
à
Strasbourg et mis de côté pour les
études raciales.
Là,
au laboratoire d'anatomie de l'université, les
médecins
allemands purent déployer toute leur science.
Raul Hilberg
La destruction des Juifs d'Europe
édité chez Fayard