Les grandes entreprises allemandes dans les camps nazis
     Jean-Nicolas Rougeas, lycéen du lycée Ph. de Girard à Avignon me pose la question des "fonctions économiques des camps". Voici quelques documents pour aborder la question.
     Le 30 avril 1942, Oswald Pohl, le chef de l' « Office principal économique et administratif S.S. », adressait à Himmler un rapport sur « la situation actuelle des camps de concentration » :
« l. La guerre a apporté des changements structuraux visibles dans les camps de concentration, et a radicalement modifié leurs tâches, en ce qui concerne l'utilisation des détenus.
La détention pour les seuls motifs de sécurité, éducatifs ou préventifs, ne se trouve plus au premier plan. Le centre de gravité s'est déplacé vers le côté économique. La mobilisation de toute main-d'œuvre des détenus pour des tâches militaires (augmentation de la production de guerre), et pour la reconstruction ultérieure en temps de paix, passe de plus en plus au premier plan.
2. De cette constatation découlent les mesures nécessaires pour faire abandonner aux camps de concentration leur ancienne forme unilatéralement politique, et pour leur donner une organisation conforme à leurs tâches
économiques.
3. C'est pourquoi j'ai réuni les 23 et 24 avril 1942 tous les inspecteurs et commandants des camps de concentration, et leur ai personnellement fait connaître la nouvelle évolution. Les points essentiels, dont l'application s'impose en premier lieu, afin que l'exécution des travaux pour l'industrie d'armement ne souffre pas de retard, ont été résumés par moi dans le règlement ci-joint ... »
Voici un extrait de ce nouveau règlement :
« 4. Le commandant du camp est seul responsable de la main-d'œuvre. Cette exploitation doit être épuisante dans le vrai sens du mot (muss im wahren Sinn desWortes erschöpfend sein), afin que le travail puisse atteindre le plus grand rendement.
5. La durée du travail est illimitée. Cette durée dépend de la structure et de la nature du travail; elle est fixée par le commandant seul.
6. Toutes les circonstances qui peuvent limiter la durée du travail (repas, appels, etc.) sont donc à réduire à un strict minimum. Les longues marches et les pauses pour les repas de midi sont interdites... »

     De très grandes entreprises capitalistes vont donc pouvoir utiliser la main d'oeuvre gratuite et renouvelable des déportés. KRUPP, SIEMENS, UNION, DEUTSCHE AUSRÜSUNGSWERKE seront ainsi représentés à Auschwitz. Mais la plus célèbre des entreprises allemandes mêlée à l'exploitation des déportés est IG FARBEN qui décida d'implanter à Buna, 3ème camp d'Auschwitz, une importante usine de caoutchouc synthétique travaillant pour l'armée allemande.

     Loin d'être protégés parce qu'ils travaillaient pour Buna, les détenus mouraient à la tâche. Même pendant la phase de construction, les contremaîtres d'IG-Farben adoptèrent le « rythme de travail » S.S. — par exemple transporter le ciment au pas de course. Un jour de 1944, un groupe important de nouveaux détenus fut accueilli par un discours où on leur dit qu'ils venaient d'arriver au camp de concentration de l'IG-Farbenindustrie. Ils n'étaient pas là pour vivre, mais pour « périr dans le béton ». Ce discours de bienvenue faisait référence, selon un survivant, à une pratique d'IG-Farben, qui consistait à jeter les cadavres des détenus dans des tranchées creusées pour les câbles. Comme ceux des anciens enfants d'Israël, ces cadavres étaient ensuite recouverts par le ciment qu'on déversait sur eux.
     Une anecdote montre à quel point même les directeurs d'IG-Farben avaient assimilé la mentalité de la SS. Un jour, deux détenus de Buna, le docteur Raymond van den Straaten et le docteur Fritz Löhner-Beda, accomplissaient leur tâche, lorsque vint à passer un groupe de dignitaires d'IG-Farben en visite à l'usine. Un des directeurs désigna d'un geste le docteur Löhner-Beda et dit à son compagnon SS : « Ce cochon de Juif pourrait travailler un peu plus vite (Diese Judensau konnte auch rascher arbeiten). » Un autre directeur entendit cette remarque : « S'ils sont incapables de travailler, expédiez-les à la chambre à gaz (Wenn die nicht mehr arbeiten konnen, sollen sie in der Gaskammer verrecken) ! » L'inspection finie, le docteur Löhner-Beda fut extrait de l'équipe de travail, battu et bourré de coups de pied jusqu'au moment où, mourant, il fut abandonné à un de ses camarades pour périr à IG-Auschwitz.
     Environ 35000 détenus passèrent par Buna ; 25000 au moins moururent.
Raul Hilberg, La destruction des Juifs d'Europe, Fayard, 1988, citant des dépositions de déportés.
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