Le camp de Drancy, en région parisienne

    Tiphanie Czuhaj, élève du collège Sonia Delaunay à Gouvieux, dans l'Oise (60), me pose la question: « Y a t'il eu des camps de concentration en region parisienne pendant la guerre 39/45 ? »

Une autre élève me demande « la différence entre un "camp de transit" et un "camp de concentration" »

La carte des camps en France montre en effet l'existence de 4 camps en Ile-de-France : les camps de Drancy, Pithiviers et Beaune-la-Rolande, ainsi que celui de Compiègne (où sont enfermés des résistants et qui ne servira à la déportation des Juifs qu'au début de 1942) :

Le principal de ces camps était celui de Drancy : c'est là en effet que furent concentrés les Juifs avant la déportation vers Auschwitz. C'est cela qu'on appelle un "camp de transit" : un camp qui sertt à enfermer les gens avant de les déporter vers d'autres caps, les camps de concentration et les camps d'extermination.

(Pour connaître la différence entre camps de concentration et camps d'extermination voyez la page qui est consacrée à cette définition)

Naissance du camp de Drancy et administration du camp

La cité de la muette est en ensemble d'immeubles non terminés, situés à Drancy, commune au Nord-Est de Paris.

Vue générale du camp de Drancy

    « L'emplacement du camp se trouve en pleine commune de Drancy.
C'est une longue bâtisse de quatre étages en forme d'un U à angles droits. L'espace entre les deux branches de l'U est occupé par une cour ayant environ deux cents mètres de long sur quarante de large. Les deux ailes sont orientées du nord au sud. A leur extrémité sud, elles restent ouvertes et, de la cour, on peut facilement voir la rue. L'extrémité nord est fermée par un bâtiment perpendiculaire. L'ensemble est entouré d'une double ceinture de fil de fer barbelé interrompue par des miradors placés aux quatre coins du carré Entre les deux rangées de fil de fer barbelé passe le chemin de ronde.
La construction des bâtiments n'est pas terminée. Ceux-ci étaient destinés à de petits appartements. Mais la construction ayant été arrêtée, chacun des quatre étages n'est constitué que par une suite de chambres de forme assez fantaisiste : plus larges aux extrémités, assez étroites au milieu. Le plancher irrégulier est en ciment, les tuyaux de canalisation sont à découvert. »
Georges Wellers,
Un Juif sous Vichy, Editions Tirésias, 1991

De 1939 à juin 1940, des communistes y sont enfermés. Puis, les Allemands y mettent des prisonniers de guerre anglais, en attendant de les emmener en Allemagne.
A partir du 20 août 1941, des Juifs y sont enfermés, après la première vague d'arrestation en région parisienne.
Les conditions de vie sont, dès le début, difficiles : hygiène, maladies, mauvaise alimentation. Ce sont les Français qui gardent ce camp, sous la responsabilité du préfet de police nommé par Vichy.

C'est bien l'Etat français qui fait "régner l'ordre" à Drancy.

Un bureau administratif juif est créé et l'on confie à des Juifs le soin de gérer, sous la surveillance de la police française, les aspects matériels de la vie du camp.

Organigramme du camp de Drancy.
Il manque évidemment ceux qui étaient au dessus : la préfecture de police.

A partir de Juillet 1943, Aloïs Brunner et les SS prennent directement en charge le camp pour y organiser la déportation vers Auschwitz et l'extermination.


Le criminel SS
Aloïs Brunner en 1943
    « Brunner avait un physique insignifiant : petit de taille, mal bâti, chétif, avec un regard sans expression, de petits yeux méchants, il parlait d'une voix monotone qui s'élevait rarement. Lui-même perfide, impitoyable et menteur, il était insensible à la dignité des victimes, à leur droiture et à leur bonne foi.
En revanche, il exploitait cyniquement la bassesse humaine et il ne lui répugnait pas de recourir au plus vulgaire chantage à la déportation, pour atteindre ses buts, quitte à renier, par la suite, sa propre parole. Cet être sournois n'était capable d'aucune spontanéité, mais agissait toujours à froid avec préméditation. Il frappait rarement et sans sauvagerie, mais il affectait ostensiblement une répugnance physique pour les Juifs. Un jour, il gifla un déporté, puis marcha de long en large pendant deux minutes, écartant sa main « salie » par le contact de la joue de la victime et, finalement, l'essuya soigneusement contre un poteau de barbelés. »
Georges Wellers,
Un Juif sous Vichy, Editions Tirésias, 1991

  Voir la page sur le procès d'Aloïs Brunner

Vie quotidienne des internés

Voici quelques photos prises par un reporter nazi le 3 décembre 1942. La propagande nazie veut montrer des Juifs pas trop maltraités, oisifs. Pourtant, à cette date, 35 convois de déportés sont déjà partis de Drancy et 10 autres des autres camps de région parisienne (2 de Compiègne, 6 de Pithiviers et 2 de Beaune-la-Rolande). Plus de 40.000 Juifs ont déjà été envoyés vers Auschwitz. Plus de 30.000 sont déjà morts.

 

Les internés dans la cour du camp de Drancy
Femmes et enfants font la vaisselle et la lessive dans les installations rudimentaires.
Une seule femme, au centre, sourit au photographe allemand.
Sur les autres visages, la fatigue et l'angoisse.
Les hommes attendent. Il n'y a que cela à faire.
Drancy est un camp "de transit" dans l'attente de la déportation.
Certains ont reçu leur "feuille mauve" et savent qu'ils sont déportables dans le prochain convoi.
Ils ne savent pas vers où, ils ne savent pas comment, ils ne savent pas pourquoi.

Le témoignage de Serge Smulevic sur son arrivée à Drancy

A CEUX DU 17 DECEMBRE 1943

Nuit du 10 décembre 2008 – 3 h. 15 du matin – je viens de faire un bon petit repas, j’avais faim, j’ai souvent faim la nuit. Ça m’est resté d’Auschwitz quand je grignotais un peu de pain sec la nuit, en cachette.

Un peu de foie gras, un peu de Jurançon un peu de Maroilles, un petit Expresso. J’aurai mal au ventre, mais tant pis, je n’ai plus faim. La nuit sera bonne.

Nuit du 10 décembre 1943 – je viens de débarquer de l’autobus parisien au camp de Drancy, venant par le train qui nous a transportés depuis Nice à Paris. Nous savons à peu près ce qui va nous arriver.

J’arrive dans une grande salle, mal éclairée, dans laquelle se trouve un grand bureau, très long et où sont installés des jeunes hommes de mon âge qui commencent à nous interroger : « nom, prénoms, date de naissance, nationalité » et la question la plus fréquente «  As-tu des parents ? et où se trouvent-ils ? »

Pas un allemand dans la salle. Les jeunes gens font bien leur travail. Ils établissent des fiches, très précises.

La confiance règne.

Puis j’entends soudain : «  Tiens, Serge ! ils t’ont eu aussi ? » Et je reconnais Teddy Artztein, assis à la table qui m’appelle vers lui.

Il est aussi un interrogateur.

« Alors, ils t’ont attrapé ? Comment ? Où ? » Teddy est un ami, je jouais encore à la belote avec lui il y a quelques mois, et son père était un fournisseur du mien en sous-vêtements. Ils étaient de Nancy. «  Et sournoisement : « ils n’ont pas eu tes parents quand même ? je réponds : non, et il ajoute «  et où sont-ils pour le moment ? » Je le regarde dans les yeux et lui dis «  même si je le savais je ne te le dirais pas, espèce de salaud ! mais je ne le sais pas »

Déjà à Drancy la délation marchait très fort.

Puis on a eu un reçu pour l’argent qu’on nous a confisqué, mais on a réussi à en cacher un peu. Puis on nous a conduits dans les dortoirs : vrais lits en fer, matelas et couvertures grises. J’ai dormi tout habillé tellement j’avais froid. Il y avait quelques anciens dans ce dortoir et le mot « Pitchipoï » circulait déjà.

Un convoi était parti hier. Dans ce convoi il y avait un de mes amis, le Dr Hofstein de Thionville et deux jumeaux.

Le prochain était programmé pour le 17 décembre.

Le lendemain je me suis levé tôt, suis descendu dans la grande cour et je me suis retourné pour regarder l’immense immeuble en forme de fer à cheval et de couleur grise dans lequel étaient enfermés des milliers d’ hommes, de femmes, d’ enfants, de vieillards  et des invalides.

Pas un allemand en vue, seulement des dizaines de gardes-mobiles français, dont plusieurs sur les toits faisant les cents pas, fusil sur l’épaule. On se promenait dans cette vaste cour en toute liberté, seuls ou en groupes, hommes seuls ou avec des femmes et des enfants

Attendant je ne sais quoi, ou espérant rencontrer quelqu’un qu’on connaissait.

Et ça arrivait, les gens ramassés venant de tous les coins de France. 

Et il en arrivait tous les jours, des juifs en majorité, parfois des familles entières, des tziganes, des religieux, quelques jumeaux précieusement réservés pour le sinistre Docteur Mengele, des homosexuels, quelques gens de couleur, tous arrêtés dans différentes régions de France et considérés comme étant de races inférieures.

Une vraie tour de Babel.

Et on se posait toujours les mêmes questions « Qu’allait-on faire de nous ? Il paraît qu’on déporte vers d’autres pays, surtout en Allemagne ou en Pologne, pour y travailler. Et les enfants ? Qu'est-ce qu'ils vont faire des enfants ?

On essayait aussi de transmettre des lettres à de la famille, par les gendarmes, en leur offrant de l’argent. Le marché noir fonctionnait fort avec les gendarmes, cigarettes et nourriture étaient vendus par eux à des prix ahurissants ! Une carotte : 100 francs. Une cigarette : 200 francs. Bref on avait de l’occupation à Drancy. Et toujours pas un uniforme allemand en vue.

Il paraît qu’il n’y avait qu’un officier nazi qui dirigeait tout Drancy : Brunner. Le cruel capitaine Aloïs Brunner.

Les autres étaient tous des gendarmes. Les nazis faisaient confiance à l’Etat Français.

Puis vint le 16 décembre 1943 !

Au soir, après le repas, on groupa environ un millier de personnes, hommes, femmes, enfants, vieillards, invalides,malades, paralytiques

Et on les enferma dans une immense salle avec des couvertures pour dormir à même le sol.

Le capitaine Brunner vint tenir un petit discours pour nous dire qu’on aurait le droit d’emmener à boire et à manger, en petite quantité mais qu’il était strictement interdit d’emmener des outils, des pinces, des tenailles et ne fut-ce même qu’un simple petit couteau. Que celui qui serait pris serait pendu. Qu’un responsable de wagon serait nommé à cet effet et il nous souhaita bonne nuit.

Quelques-uns essayèrent de s’endormir. Tous les sexes étaient mélangés. Quelques-uns se sont aimés pour la dernière fois.

Puis tout à coup à minuit, une voix de femme s’éleva dans un silence qu’on ne peut oublier et chanta la célèbre chanson

«  A Yidische Mamma  » comme on ne l’avait jamais entendue.

Tout le monde pleurait.

Et le convoi se forma le 17 décembre au petit matin.

On nous embarqua, les uns pour l’enfer, les autres pour l'éternité, dans les fameux wagons à bestiaux (20 chevaux = 100 êtres humains).

Nous étions le convoi des 169 000.

7 déportés de ce convoi sont revenus vivants en 1945.

Serge Smulevic matricule : 169922 - 10 décembre 2008.

Ma fille cadette, Myriam, est née le 17 décembre 1956.

Serge Smulevic,
témoignage par courriel, décembre 2008

La déportation

Voici le témoignage d'une jeune fille juive, Denise Holstein, qui fut déportée en 1944. Elle a été arrêtée en compagnie d'une quarantaine d'enfants réfugiés dans un foyer à Louveciennes et dont elle était la monitrice. Elle avait 17 ans.

    « A Drancy, avec mon amie Beila Dyment, qui est un peu plus jeune que moi et qui, elle, n'est pas monitrice, nous avons toutes les deux la charge de presque tous les enfants de Louveciennes. C'est beaucoup de travail que de nous occuper d'eux, les laver, les surveiller, les conduire au réfectoire, les aider à faire face à cette situation difficile. On nous distribue très vite des fiches mauves, ce qui nous apprend que nous sommes « déportables » et il ne nous reste qu'à espérer que les Alliés arrivent vite. Mais le 31 juillet, nous partons pour l'inconnu. C'est le dernier convoi pour Auschwitz. Trois semaines plus tard, les derniers prisonniers restés à Drancy seront libérés. On a beau entendre dire que l'on envoie les enfants retrouver leurs parents et ne pas savoir ce qui les attend, la nouvelle du départ est accueillie dans le camp comme une grande catastrophe.
    On nous emmène dans une petite gare, près de Drancy (j'apprendrai plus tard que c'est celle de Bobigny), où nous sommes obligés d'embarquer avec nos baluchons, dans des wagons à bestiaux garés sur des voies à l'écart. A midi, le convoi s'ébranle. Mille trois cents personnes dans des conditions incroyables, entassées avec quelques matelas, des seaux, à peine de quoi boire alors qu'il fait vraiment très chaud et qu'il n'y a que de très petites ouvertures pour laisser passer un peu d'air. »
Denise Holstein,
"Je ne vous oublierai jamais, mes enfants d'Auschwitz..."
Editions n°1, 1995

Denise Holstein (à droite, portant l'étoile jaune)
et les enfants du foyer de Louveciennes,
juste avant leur arrestation.
Aucun enfant ne reviendra.

Voici un autre témoignage, celui de Maurice Cling, arrêté avec ses parents et déporté à partir de Drancy en 1944.

    [Un jour,] au retour d'une promenade, je découvre qu'on est en train d'installer de nouveau les barbelés autour des "escaliers de départ". La nouvelle s'est répandue comme une traînée de poudre. Je grimpe les marches quatre à quatre. Cette fois, nous sommes du nombre, ainsi que tous ceux qui nous entourent. La fièvre s'empare de nos chambrées. Des coiffeurs viennent bientôt raser le crâne des détenus âgés de plus de quinze ans. Certains racontent qu'à l'arrivée les boches tabassent les hommes non tondus. Maman intercède pour que j'échappe à la tondeuse, en disant que j'ai juste quinze ans. Je regarde, sidéré, les mèches qui s'amoncellent rapidement sur le sol de ciment et les visages étranges au crâne rasé. Cette mutation a quelque chose d'irréel. J'éprouve un malaise à voir le visage de Papa et de Willy ainsi mutilés et méconnaissables. C'est comme si nous n'appartenions plus au même monde, comme s'ils nous étaient brutalement arrachés. Le contraste est saisissant avec les femmes et les enfants qui eux, sont demeurés "normaux". Pour garder figure humaine, les hommes mettent des casquettes ou des bérets pour sortir.
Le départ est pour samedi.
Dans les "escaliers" maintenant isolés par les barbelés - le camp dans le camp -, on nous distribue du pain en abondance et des sacs en papier vert qui contiennent de la viande, du fromage, des bonbons, etc. Les nécessiteux reçoivent des vêtements. Il paraît que nous aussi, nous partons travailler, que chaque famille aura une maison. Le chant des déportés ne parle-t-il pas des détenus qui piochent ? Et comme on nous a fait inscrire nos noms en grosses lettres sur nos valises, nous sommes sûrs de les retrouver à l'arrivée. Mes parents déposent les soixante-cinq francs qu'ils possèdent pour tout potage, et reçoivent en échange un bon en zlotys. On m'explique qu'il s'agit de monnaie polonaise. C'est donc en Pologne que nous partons. Tout est en règle. C'est le moment d'ajouter nos graffiti aux autres.
Au matin, le défilé des autobus commence. Douze cents hommes, femmes, enfants, vieillards, malades et bien-portants sont conduits à la gare SNCF. Ils constituent pour quelques jours le convoi de "travailleurs juifs" n° 7420. Les autobus sont bourrés. Les bagages sont entassés sur la plate-forme. Nous restons en famille, c'est l'essentiel. Il fait beau. Debout dans le couloir central, je vois Reich et quelques boches s'amuser à tirer des coups de revolver depuis le "château" dans la direction opposée.
La gare de Drancy-Le Bourget ressemble à une petite gare de province. Sans doute n'a-t-elle jamais connu une telle affluence. Mais tout se passe bien, sans désordre. Tout le long du quai, les déportés se regroupent par familles et amis autour des wagons à bestiaux. Frédo, sa famille et Eve sont près de nous. Cette fois, des soldats allemands sont présents. Des dames de la Croix-Rouge distribuent aux femmes des serviettes hygiéniques. Qu'est-ce que c'est ? Je n'ose poser la question.
Désigné "chef de wagon" - il parle allemand -, Papa porte maintenant un brassard, outre sa canne de mutilé de guerre. À sa boutonnière, les rubans de ses médailles de 14-18. Les wagons ont une litière de paille. On nous compte à la montée : soixante. Le wagon est obscur, une fois la porte fermée avec un claquement métallique brutal. Les yeux s'habituent à la pénombre et nous distinguons bientôt nos proches, le rai de la lumière qui filtre par l'ouverture, et au fond, la "tinette" - quel drôle de nom ! C'est pour les "besoins", paraît-il. Nous stationnons en gare sous un soleil de plomb durant plusieurs heures. La chaleur devient rapidement étouffante. Nous nous pressons vers l'ouverture pour respirer plus à l'aise.
On nous a avertis que pour toute évasion, la moitié du wagon sera fusillée. Tout à coup, un mugissement de sirène : une alerte ! Nous ressentons un immense espoir. La gare va être bombardée. Nous pourrons peut-être fuir. Dans ces circonstances, on ne mesure guère les risques. Tous les possibles s'ouvrent devant l'imagination. Hélas, la fin d'alerte douche notre enthousiasme, et peu après, le train s'ébranle.
Maurice Cling,
Vous qui entrez ici..., Un enfant à Auschwitz ,
Graphen et FNDIRP, 1999
Maurice Cling,
l'année précédant son arrestation

Le dernier convoi part de Drancy le 17 août 1944, à deux jours de l'insurrection de Paris. Aloïs Brunner est du voyage.

Sur ce convoi, voir la page "Le dernier convoi de déportation parti de Drancy".



Pour compléter sur le camp de Drancy, voici quelques documents complémentaires :
  • Carte postale envoyée de Drancy
  • Carnets de fouille de Drancy
  • La dernière lettre de la petite Marie Jelen
  • Le petit couteau : récit de Serge Smulevic

  • Bibliographie :

    *
    Rechercher sur le site