Les conditions de vie dans les camps

« Je m'appelle Judith B., j'ai 12 ans et j'aurais voulu savoir quelles étaient les conditions de vie dans les camps de déportés. »
et une autre question assez proche :
« Quelles étaient les conditions de vie dans les camps d'Auschwitz » (Marie et Sandrine, 14 ans, 3ème)

Cette question est déjà bien étudiée dans le site "Mémoire Juive et Education", mais les documents sont un peu dispersés alors je fais cette page pour t'aider à les retrouver.

Ce qui caractérise la vie des déportés dans les camps, ce sont les points suivants :

  1. La séparation des familles
A l'arrivée au camp, les hommes sont séparés des femmes. Ceux qui ne sont pas tués immédiatement à Auschwitz, peuvent parfois entrevoir leur mari ou leur femme, leur fils ou leur fille à travers les barbelés. Mais les camps des hommes et des femmes sont séparés par des barbelés et les contacts sont très rares. Il arrive exceptionnellement qu'un fils parvienne à rester avec son père, une fille avec sa mère. mais généralement, cela se termine mal, par la mort du parent plus âgé qui résiste moins bien que les jeunes.

  1. La perte de tous les objets personnels
  2. Les vêtements et les chaussures des déportés : ils protègent mal du froid glacial de l'hiver polonais ou allemand.
Serge Smulevic, photographié avec sa veste de déporté qu'il a conservée.
Serge Smulevic, photographié avec sa veste de déporté qu'il a conservée.
Merci à lui pour l'aide importante qu'il m'a fournie pour réaliser cette page :
sa mise en cause des documents et témoignages secoue un peu, mais stimule beaucoup.

Le costume de femmes qui viennent d'être sélectionnées pour le travail à Auschwitz et qui ont été rasées et tatouées.
Le costume de femmes qui viennent d'être sélectionnées pour le travail à Auschwitz
et qui ont été rasées et tatouées.

Manteau de la tenue rayée d'un déporté de Buchenwald
En hiver, les déportés portaient en plus
ce mince manteau rayé.
Ici, celui porté par un déporté témoins de Jéhovah
(triangle violet) à Buchenwald

Sur la signification des triangles, voir la page
La tenue d'un déporté qui travaillait en 1944 dans le tunnel de Dora.

Les moyens de combattre le froid

(Témoignage de Serge Smulevic)
« Il n'y avait qu'un seul moyen de lutter contre le froid, c'était de trouver un sac de ciment vide, et d'y faire trois trous (pour la tête et les bras) et de le mettre sous la veste. Ça protégeait du froid et surtout du vent, très violent en Haute-Silésie. Mais c'était strictement interdit et il ne fallait pas se faire attraper avec un sac de ciment sous la veste.  Mais il y avait aussi beaucoup de déportés qui réussissaient à se procurer des pull-over, en faisant du troc, et ça, ce n'était pas interdit. »
Serge Smulevic, juillet 2005, par e-mail

Immense tas de chaussures du "Canada"

Immense tas de chaussures du "Canada", à Auschwitz

Trouver des chaussures, à tout prix ?

« J'avais une paire de chaussures en bois. Ce jour-là, ils ont décidé de nous enlever les poux. C'était une journée chaude, nous étions debout sous le soleil, complètement nues. Je me suis dit à moi-même : "Si  tu veux retourner travailler demain, et si tu ne trouves pas une paire de chaussures, tu ne pourras pas aller travailler demain, tu ne réussiras pas à survivre." Une femme était très occupée à épouiller ses vêtements. Elle avait une paire de chaussures à côté d'elle. J'étais très courageuse, j'ai enlevé mes chaussures en bois, j'ai mis ses chaussures et je suis partie. Ces chaussures m'ont permis de tenir jusqu'au moment où je suis tombée malade. J'ai volé les chaussures ? Non, j'ai échangé les chaussures. J'essayais de me donner bonne conscience. Je n'étais pas vraiment partie avec ses chaussures - elle avait une paire de chaussures. »
Témoignage d'Hanna F., juive polonaise, Auschwitz

Selon Primo Lévi, dans Si c’est un homme, de bonnes chaussures sont la deuxième condition de la survie dans les camps, après la capacité à comprendre les ordres vociférés en Allemand.

A Ebensee, kommando de Mauthausen
« La couche de neige atteignait 1,50 mètre de haut. Les détenus travaillaient douze heures d'affilée dans des vêtements totalement inadéquats. Ils portaient des socques en bois à empeigne de toile, auxquels la neige adhérait à chaque pas, de sorte que la marche devenait presque impossible. Ces chaussures inappropriées devenaient une torture permanente pour ceux qui les portaient. Le bois se fendait de plus en plus profondément jusqu'à ne plus être retenu que par son empeigne de toile. Lorsque les socques tombaient complètement en pièces, les détenus devaient marcher pieds nus. Il en découlait souvent des abcès et des infections. »
Evelyn Le Chêne, Mauthausen ou la comptabilité de l'horreur, Paris, Belfond, 1974.

Tenue d'un déporté qui travaillait dans le tunnel de Dora (1944) (photo prise par le photographe nazi Walter Frentz)

On remarque :
1 : D'abord, une bizarrerie : un bonnet, probablement un de ces bonnets que portaient les prisonniers de guerre anglais.
Ce n'est évidemment pas le calot réglementaire. Il devrait être en toile rayée comme le reste de la tenue.
Selon Serge Smulevic, « Jamais au grand jamais un déporté [à Auschwitz] n'aurait osé franchir le portail de sortie (ou d'entrée) d'un camp avec un bonnet pareil sur la tête. Il se serait pris 25 coups de nerf de boeuf avec facilité.  »
Voici, sur une autre photo prise à Dora, le calot habituel des déportés :
Le calot réglementaire
2 : une veste rayée
3 : un triangle rouge, suivi du matricule, sur une bande blanche cousue sur la veste et au-dessus de cette bande blanche du matricule, un autre triangle rouge, plus grand, avec la lettre F (Ce déporté est un politique français)
4 : le triangle et le matricule sont répétés sur la jambe du pantalon rayé, sur une bande blanche cousue
5 : on distingue une ficelle qui serre dans le bas la jambe du pantalon rayé.
Voici comment Serge Smulevic, ancien déporté d'Auschwitz, explique cette ficelle :
« En fait ce truc ça transformait notre pantalon en coffre-fort. Comme on n'avait pas de poches, on cachait dans notre pantalon tout ce qu'on ne voulait pas qu'on nous vole, comme du pain, des pommes de terre, tout ce qu'on voulait soustraire à la convoitise des autres et on nouait simplement le bas du pantalon pour que cela ne s'échappe pas. » .
6 : des sabots en bois, dans lesquelles le déporté a entortillé un tissu en guise de chaussettes.
Témoignage de Serge Smulevic :
« Ceux qui mettaient des morceaux de linge dans leurs godasses c'est qu'on leur avait volé leurs chaussettes et qu'ils ne voulaient pas s'écorcher les pieds. »

Souliers, chaussures à semelles de bois, sabots et galoches
Il arrivait que les déportés aient de véritables chaussures aux pieds. « Organiser » une bonne paire de chaussures (c'est-à-dire se débrouiller pour s'en procurer une) était parfois indispensable pour survivre. A Auschwitz, les chaussures n'étaient pas rares à cause de la présence d'un abondant "Canada" alimenté en chaussures par l'extermination des arrivants.
Dans d'autres camps, on portait parfois des galoches ou claquettes dont la semelle seule était en bois et le dessus en cuir ou en un tissu, qui finissait par se déchirer.
Certains déportés évoquent des "galoches" à semelle de bois. Ainsi Rudolf Vrba :
« Ensuite, vinrent les vêtements, les tenues zébrées. Une veste, un pantalon, un couvre-chef déformé et des galoches. C'était bien sûr humiliant, mais moins que d'être nu et je les enfilai avec soulagement. » Rudolf Vrba évoque aussi le port de ces chaussures par les femmes slovaques qu'il croise à Auschwitz : « Leurs galoches soulevaient la poussière autour d'elles. Elles se traînaient vers nous, en haillons, têtes rasées, par-ci par-là quelques-unes avaient encore un reste de fierté et portaient de maigres fichus. »
Rudolf Vrba, Je me suis évadé d'Auschwitz, Ramsay, 1988
Diverses chaussures à semelle de bois, portées dans les camps, Musée du Struthof
Diverses chaussures à semelle de bois, portées dans les camps, Musée du Struthof
(Photo : David Servenay/RFI)

Le déporté Marcel Couradeau raconte sur son arrivée à Oranienburg :
« La distribution [de la tenue à l'arrivée au camp] se termine avec une paire de galoche en toile kaki et à semelle de bois toujours sans considération de taille, ce qui contraint à des échanges.
Plus loin, décrivant la journée d'un déporté, le même évoque l'appel :
« Tous les projecteurs sont allumés ; l'escadron des Blockführer S.S. est au complet. Un silence pesant succède au martellement des claquettes et des souliers sur le sol. »
Amicale d'Oranienburg-Sachsenhausen, Sachso, Terre Humaine, Plon-Editions de Minuit, 1982

Et cet autre témoignage :
« On nous fait rentrer dans cette salle, on nous donne une chemise, un caleçon, une paire de claquettes à semelle de bois avec une lanière ; nous les garderons tout notre temps de déportation.

On sort, on rejoint la place d’appel. Nous nous retrouvons tous, mais on se sent seul car personne ne nous reconnaît, on a changé, on est devenu des monstres, un regard… on part en quarantaine. »

Pierre Laidet, Matricule 62 636 (Mauthausen, Melk, Ebensee)

  1. La déshumanisation des déportés, considérés comme des "sous-hommes". Voir les témoignages suivants : 1, 2 et 3
  2. Le marquage des déportés par un tatouage et/ou un insigne porté sur les vêtements : voir la page sur les insignes portés par les déportés
  3. La violence, les coups : voir un dessin de Serge Smulevic
    Les punitions étaient fréquentes. Quand les détenus étaient trop faibles, cela pouvait leur coûter la vie.
    Voici le témoignage de Serge Smulevic sur les coups reçus :

    « Fünf und Zwanzig auf dem Ash »

         Ceci est une expression en allemand, dont la traduction est :  "Vingt cinq sur le cul"  ce qui voulait dire que tu allais recevoir 25 coups de nerf de boeuf sur le cul pour avoir désobéi ou fait une bêtise.
         Tu recevais un "BON POUR 25" et comme on n'avait pas le temps en semaine, on allait les recevoir le Dimanche avec son Bon à la main. Cette pratique était courante et il est bon de le signaler (j'en ai reçu aussi 25 et j'avais le cul en sang, et rien pour me soigner sauf une cuvette d'eau froide ce qui n'était déjà pas mal).

    Témoignage de Serge Smulevic, par courriel, octobre 2008
  4. La nourriture très insuffisante :

Le professeur Waitz décrit la nourriture à Auschwitz III

   « Le détenu reçoit de la soupe et des « portions ». Midi et soir, il touche un litre de soupe. À midi, il s'agit d'eau chaude avec quelques frag-ments de légumes séchés, des tiges plus ou moins ligneuses, parfois quelques feuilles de chou, des navets qui flottent dans cette eau. Le soir la soupe est plus épaisse. Quatre fois par semaine, elle consiste en une soupe contenant quelques très rares pommes de terre, mal pelées, noirâtres et à moitié pourries ; elle est épaissie avec de la fécule. Deux fois par semaine est distribuée une soupe de rutabagas souvent immangeable et une fois une soupe d'orge très cuite, véritable colle de pâte, ou une soupe de petit blé. Dans la soupe de rutabagas, il n'y a jamais de matière grasse. Dans les autres soupes du soir, 1 ou 2 grammes au maximum par litre. À la cuisine, les détenus volent les cubes de margarine. Les portions comportent du pain, riche en son et souvent en sciure de bois, 300 à 350 grammes par jour. Avec le pain, cinq fois par semaine un rectangle de margarine pesant 25 grammes, soit 5 grammes de matière grasse ; une fois par semaine un petit morceau de saucisse en partie végétale (75 grammes environ) et une fois par semaine une ou deux cuillerées à soupe de marmelade (20 grammes). De temps à autre, deux cuillerées à soupe de fromage blanc (30 à 40 grammes). Il faut souligner que ce qui précède constitue une quantité maximale d'aliments, car de nombreux détenus s'ingénient à réduire ce que reçoivent leurs camarades. Le nombre de calories (1 000 à 1100) ainsi fournies est bien inférieur à la ration vitale minimale nécessaire à l'individu au repos. Au point de vue qualitatif, ce régime est essentiellement végétarien et très déficient en de nombreux éléments essentiels et complètement déséquilibré. L'eau n'est pas potable. Un demi-litre, au maximum, de succédané de café non sucré est distribué comme boisson. »
Robert Waitz,
Témoignages strasbourgeois, De l'université aux camps de concentration,
Les Belles Lettres, 1947
Sur la nourriture, voir aussi le témoignage de Robert Anthelme.
  1. La soif : voir le témoignage de Ruth Klüger, alors une enfant, sur cette douleur de la soif.
  2. L'entassement dans des baraques
L'intérieur d'une baraque, après la libération, dans le camp de Buchenwald
L'intérieur d'une baraque, après la libération, dans le camp de Buchenwald
Deux photos prises à Buchenwald,
après la libération, en avril 1945,
montrent l'intérieur d'une baraque
et l'entassement des déportés

    1. Le mélange de dizaines de nationalités différentes
    2. Le manque de sommeil : il est évoqué par Charlotte Delbo dans un texte sur "Le matin"
    3. Le travail forcé : voir la page "Les grandes entreprises allemandes dans les camps nazis" et l'exemple du camp de Dora, vastes usines souterraines.
Le travail forcé, sous l'oeil d'un kapo prêt à frapper.
Le travail forcé, sous l'oeil  d'un kapo prêt à frapper.
(Dessin de Maurice de la Pintière)
Voir aussi la page consacrée aux kapos.
  1. La maladie : voir le témoignage de Serge Smulevic sur la maladie et la survie
Visite médicale au Revier (infirmerie du camp) au cours de laquelle est faite une sélection.
Visite médicale au Revier (infirmerie du camp) au cours de laquelle est faite une sélection.
Tableau de David Olère
  1. Les expériences médicales subies par certains déportés : voir la page Les expériences médicales et un dessin de Serge Smulevic
  2. Les punitions, les pendaisons publiques : voir un dessin de Serge Smulevic
  3. La mort toujours présente : voir un dessin de Serge Smulevic

Voir aussi les photos de la vie dans les camps


     
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