Quand Sarkozy veut utiliser la mémoire des enfants de la Shoah

"Je veux faire en sorte que, chaque année, à partir de la rentrée scolaire 2008, tous les enfants de CM2 se voient confier la mémoire d’un des 11 000 enfants français victimes de la Shoah."

Nicolas Sarkozy

Voici quelques réactions à la proposition du président Sarkozy de faire parrainer un enfant mort lors de la Shoah par un enfant de CM2 : 

Les anciens déportés et leurs familles


Monsieur le Président, Je m¹appelle Hélène. J'ai 49 ans, mais j'ai aussi 10 ans

C'est l'âge qu'avait la fille de mon grand-père quand elle a été arrêtée à son domicile parisien, au 77, rue de Charonne, le 16 juillet 1942, et déportée, le 16 septembre de la même année, dans le convoi n° 33. Vous pouvez voir sa photo en pleine page dans le Mémorial des enfants juifs déportés de France (Serge Klarsfeld, p. 651). Elle a rejoint le million et demi d'enfants juifs assassinés par les nazis et cela avec la complicité de la police française du gouvernement de Vichy.

Cette autre Hélène m'a accompagnée toute ma vie et en particulier dans mon enfance. J'étais moi, mais aussi elle. J'ai essayé d'imaginer son dramatique parcours quand mon grand-père l'a perdue dans le Vélodrome d'hiver.

Oui, je l'ai suivie jusqu'à son dernier voyage au c¦ur des flammes d'Auschwitz, je n'avais pas le choix, j'étais captive de cette autre Hélène, je la voyais à chaque instant dans le regard de mon grand-père qui m'a élevée. Alors je vous le dis, Monsieur le Président, n'infligez pas cela à un autre enfant dont ce n'est pas l'histoire. Je vous l'écris simplement
avec toute la force de mon âme.

J'aurai tant voulu croire aux contes de fées, comme les autres, et non aux enfants cachés dans les caves parce qu'ils étaient juifs. Ne peuplez pas leurs nuits d'horribles cauchemars. Ne leur infligez pas le calvaire de la culpabilité pour une existence qui ne les concerne en rien. Ne les marquez pas, comme je l'ai été par cette étoile jaune indélébile que je porte encore dans mon c¦ur. Ne tatouez pas leur bras d'un numéro vert. Et surtout laissez ces enfants déportés en paix, ne les faites pas revivre une seconde fois à travers d'autres yeux qui ne les comprendront pas. C'était ailleurs, il y a longtemps. La mémoire de ces enfants n'est pas entre vos mains, Monsieur le Président.
HÉLÈNE SCHOUMANN journaliste.
Libération lundi 18 février 2008

Mémoire de la Shoah : les déportés d'Auschwitz désapprouvent Sarkozy

Agence France-Presse, Paris

L'Union des déportés d'Auschwitz a «désapprouvé» lundi la volonté du président français Nicolas Sarkozy de «confier» aux enfants en dernière année à l'école primaire la mémoire d'un des 11 000 enfants juifs de France tués pendant l'Holocauste.

« L'Union des déportés d'Auschwitz impliquée depuis plusieurs décennies dans la transmission de l'histoire et de la mémoire des camps d'extermination, exprime ses réserves et désapprouve l'annonce par le chef de l'État selon laquelle il serait confié à chaque élève de CM2 la mémoire d'un enfant juif, victime de la Shoah», selon un communiqué de l'association.

« Avec ce projet, une émotion superficielle pourrait l'emporter sur une compréhension claire et solide de ce que furent le génocide, son contexte, ses causes profondes dans la haine de l'autre et dans celle des Juifs », selon le texte.

« L'initiative proposée risque d'être contre-productive pour la mémoire de la Shoah. Il convient de ne pas négliger les souffrances particulières d'autres catégories de population, sans céder aux surenchères ou aux intimidations d'inspirations communautaristes ou partisanes », estime l'association, qui « réitère sa confiance dans le travail considérable que font les enseignants du primaire et du secondaire ».

L'entourage de M. Sarkozy a évoqué la possibilité d'aménager son projet après la controverse qu'il a suscitée.

Le projet initial, dévoilé mercredi par M. Sarkozy devant les responsables de la communauté juive, prévoyait que chaque élève de la dernière classe de l'école primaire connaisse dès la rentrée 2008 «le nom et l'existence d'un enfant mort pendant la Shoah ».




Shoah : pour la police aussi, il faut un devoir de mémoire

L'écrivain Maurice Rajsfus a été arrêté par des policiers français le 16 juillet 1942, durant la rafle du Vel d'Hiv'. Il a écrit cette tribune en réaction à l'idée de Nicolas Sarkozy de faire porter par chaque élève de CM2 la mémoire d'un enfant de la Shoah :

"Entre le 16 juillet 1942 et le 31 juillet 1944, 11 000 enfants dont les parents étaient désignés comme juifs devaient être raflés, puis déportés vers les camps de la mort. Pour Nicolas Sarkozy, il faudrait que chaque élève de CM2 prenne en charge la mémoire de l'une de ces victimes de la haine raciale.
Une autre approche est possible, en se posant la question essentielle: qui a arrêté ces jeunes ? Ce sont nos policiers et gendarmes français, lesquels n'ont jamais hésité à les confier rapidement aux bons soins des bourreaux nazis! Il serait donc cohérent que dans chaque commissariat soient rappelé régulièrement les exploits des anciens de nos forces de l'ordre.
De tels rappels à l'Histoire seraient tout à fait salutaires, en un temps où policiers et gendarmes sont constamment en mission pour traquer les sans papiers et, à l'occasion, les séparer de leurs enfants - sans que cela les traumatise particulièrement.
Bien sûr, il ne saurait être question de comparer les périodes, car le temps de la barbarie nazie est heureusement révolu. Pourtant, les mauvaises manières n'en perdurent pas moins, et les fonctionnaires d'autorité de la République ne se risquent jamais à transgresser des ordres qui ne sont en rien compatibles avec les traditions humanitaires du pays des droits de l'homme.
Une fois encore, on nous objectera: " Ce n'est pas pareil ! " Belle façon de faire l'impasse sur des dérives insupportables. Tout serait donc permis, dès lors qu'un régime se proclame démocratique et que ses dirigeants procèdent du suffrage universel?
Une certitude: les policiers et les gendarmes de la République pourraient tirer grand profit de l'étude des périodes noires de notre histoire, et des missions dont les forces de l'ordre étaient investies, de l'été 1940 à l'été 1944.
Enfin, si au temps de l'occupation nazie ceux qui s'accommodaient de leur fonction ne pouvaient refuser, paraît-il, les ordres reçus, il en va tout autrement en 2008. "
Maurice Rajsfus

Les enseignants

Cyrano à l’Élysée

Par Michel Sparagano, professeur de philosophie.

« Après Guy Môquet, voici que les enfants d’Izieu sont, à leur tour, enrôlés dans la spectaculaire stratégie présidentielle. On peut même imaginer qu’après le dîner du CRIJF, il y aura, peut-être, le déjeuner du CRAN (Comité regroupant les associations noires) où le président Sarkozy, la main sur le coeur, ordonnera que chaque enfant de CM1 (les CM2 seront déjà bien occupés) parraine un enfant mort sur ces grands bateaux qui se livraient à la traite négrière et faisaient une fortune sur le calvaire de ces pauvres enfants qui n’avaient que le tort d’être noirs ! On pourrait même commencer, à titre expérimental, par les CM1 de Nantes et Bordeaux… Quel est le problème ? Aucun, tant que le politique reste dans son rôle et le président est dans le sien lorsqu’il demande aux enseignants-fonctionnaires de perpétuer le devoir de mémoire. Il ne l’est plus lorsqu’il dit comment… Parce qu’enfin, cette période est justement au programme d’histoire des élèves de CM2. Parce qu’un enseignant peut toujours faire lire à ses gamins le Journal d’Anne Frank. Parce qu’un instituteur peut toujours organiser une visite de tel ou tel mémorial de la Shoah, inviter tel ou tel témoin à dire, avec ses mots, l’horreur qu’il a vécue.

Tout cela est possible, mais tout cela doit relever de la responsabilité de l’enseignant qui sait, mieux que personne (même présidentielle), ce que ses élèves sont aptes à supporter (et, en la matière, il en va d’une classe comme d’une chaîne : sa résistance est celle du maillon le plus fragile).

J’ai enseigné la philosophie vingt ans dans les classes de terminale. La mort était une notion au programme et j’étais donc payé pour philosopher sur ce thème avec des jeunes autrement plus vieux que des gamins de CM2. Je peux néanmoins témoigner de la douleur, pour certains, lorsque nous abordions le thème ; j’ai toujours fait très attention à ce moment de mon cours, mais j’ai le souvenir de visages se crispant imperceptiblement face aux Consolations de Sénèque qui ne les consolaient pas vraiment. J’ai vu quelques larmes couler lentement sur des joues qui disaient assez que la mort, pour elles et à ce moment-là, n’était pas « rien », n’en déplaise à Épicure et à sa Lettre à Ménécée ! Il m’est arrivé de réorienter nos discussions parce que mon radar personnel me signalait un effondrement imminent quelque part dans ma classe. Quelle est l’histoire de chaque gamin ? A-t-il récemment perdu un proche ? Difficile à savoir, mais nous ne pouvons pas faire semblant d’enseigner à de purs esprits ! Et encore, nos réflexions étaient philosophiques. Nous en restions à un niveau forcément général. Mais comment empêcher (et le faut-il ?) les élèves de particulariser ?

Alors qu’en sera-t-il de ces mômes de onze ans (pas dix-sept ou dix-huit) à qui l’on demandera de personnaliser cette leçon d’histoire au point de devenir le parrain d’un petit supplicié ? Bruno Bettelheim a écrit, il y a longtemps, un livre intitulé Psychanalyse des contes de fées. Il y expliquait tout le mal qu’il fallait penser de ces contes à la Perrault où les personnages sont tellement manichéens et stéréotypés qu’ils empêchent l’enfant de s’identifier. Seulement, « Attention ! », disait-il. L’identification, qui permet au gamin de soulager un peu le fardeau qui lui broie les épaules, est un processus psychologique puissant. C’est pourquoi Bettelheim recommandait que les personnages soient complexes (tout comme le lecteur), mais que le dénouement soit heureux ! Ce n’est pas grave de détester sa belle-mère, lorsqu’on a treize ans. On n’en est pas un monstre pour autant. La preuve : Cendrillon. Soit ! Mais encore faut-il que l’identification d’une gamine à cette héroïne se termine bien, sinon le conte est destructeur !

Le président a-t-il bien mesuré que l’identification de nos enfants de CM2 avec les petits martyrs d’Izieu se terminait dans un four crématoire ? Je crois bien plutôt que le geste lui a paru beau, pas plus ! C’est alors que je ne peux m’empêcher de penser à ce passage de Cyrano où ce dernier, après avoir lancé sa bourse avec ses derniers écus aux comédiens dont il interrompt le spectacle, se fait sermonner par son ami : « Quelle sottise. » - « Mais quel geste ! » lui répond-il (acte I, scène 4). Voilà ! J’ai très peur que n’ayons affaire qu’à une politique des gestes et que Cyrano n’ait quitté le théâtre pour se rendre à l’Élysée ! Je serais plutôt d’avis de demander aux gamins de CM2 de parrainer un vivant plutôt qu’un mort. On pourrait, par exemple, commencer par demander aux écoliers de parrainer leurs petits camarades que monsieur Hortefeux, le « ministre de la chasse aux enfants », rafle aux abords des écoles pour les expédier vers des pays qu’ils ne connaissent pas, parce que leurs parents n’ont pas les bons papiers… »

Article paru dans l'Humanité, le 18 février 2008


Voici un texte cosigné par des citoyens tarnais, enseignants ou/et membres d’associations perpétuant la mémoire des victimes des camps :


Un appel d'enseignants du Tarn

Signataires : Pascal Polisset (Professeur des Ecoles, militant associatif, Gaillac) Rémi Demonsant (professeur des Ecoles, militant associatif, Gaillac), Philippe Delsau-Franjac (Artiste interprète, militant associatif, Rabastens), Nicole Delsau (syndicaliste, militante associative Rabastens) Laurent Cayre (Professeur des Ecoles, Gaillac), Nathalie Lutaud (Professeur honoraire STT, Laroque). Bernard Ray (enseignant honoraire, Gaillac) Jean Marie Birbès (Syndicaliste, militant associatif, Gaillac) Alain Dutot (élu, militant associatif, Gaillac), Evelyne & Jean-Louis Haber (Professeurs des Ecoles, militants associatifs, Rabastens)…
Communiqué de presse
Monsieur Nicolas Sarkozy, président de la République Française, déclare, es qualité, dans un lieu et moment particulier, qu’il sera obligatoire, pour les élèves de CM2, de prendre conscience du drame de la déportation et des meurtres perpétrés par le régime nazi contre le peuple juif, au travers d’un « parrainage » de chacun et chacune de ces élèves, réalisé dans un travail scolaire d’identification et de recherche sur la vie d’une de ces victimes… françaises.

Pour reprendre l’expression de madame Simone Veil, cette déclaration nous « glace les sangs ».

Pourquoi ?

Parce que dans le nombre, à ce jour inconnu, des enfants déportés et assassinés se trouvent des milliers d’entre eux qui n’étaient pas « français », charriés sur le territoire national dans l’exode des juifs d’Allemagne, de Pologne, d’Ukraine, de ces juifs de l’Est pour lesquels le gouvernement Daladier avait rédigé les lois dites « des indésirables ». Même l’extraordinaire travail de l’association que préside Serge Karsfeld a trouvé ses limites dans la pré-existence d’une ‘’histoire’’ administrative de ceux-ci : ils étaient français ou, étrangers, identifiés parce que fichés par la police de Vichy. D’autre part, comment ignorer ces enfants de Tziganes et autres ‘’immigrés’’ brassés dans ce funeste exode vers les camps d’extermination ? Que doit-il être dit aux orphelins des militants républicains espagnols qui sont passés de leur Révolution trahie à la Résistance, et sont disparus, après avoir été arrêtés par la police française, embarqués dans ces mêmes trains : chevaux 8, hommes… ?

Pourquoi cet objet qui prétendrait œuvrer pour que se construise une mémoire de l’innommable devrait-t-il se constituer par omission, au travers du filtre d’une amnésie de circonstance ?

La République Laïque ne choisit pas ses enfants, Elle les honore et les instruit tous, indépendamment des religions, de leurs origines sociales, ethniques…

De surcroît : pourquoi transférer ce travail de mémoire d’enfants à enfants, passant au dessus, exonérant ainsi les générations intermédiaires ?

Comment le médium, qui sera l’institutrice ou l’instituteur, pourra-t-il effectuer cette lourde tâche alors que le programme officiel de formation ignore cette approche particulière de cette part de l’Histoire ?

Enfin qui prétend mesurer, dans sa compétence ou supposée telle, l’impact de ce « parrainage » auprès d’enfants de moins de dix ans ? En particulier, que peuvent comprendre certains enfants récemment arrivés, confrontés à tort, pour cause d’événements mondiaux actuels, à la fragilité de se construire comme élèves de notre école républicaine ?

Lors de la rentrée scolaire 2007, les collèges et lycées, leurs élèves et enseignants, furent confrontés à l’obligation de lire la lettre d’un jeune Résistant à l’aube de son assassinat. Tout le monde a encore, au bord des lèvres, le goût amer de ce que cela provoqua comme remous, incompréhension et confusion quant à la mission de l’Ecole en matière d’Histoire.

En conclusion, nous ne pouvons que contester, dans le fond et dans la forme, ce type de décision qui va à l’encontre de ce travail de mémoire auquel nous sommes profondément attachés. Nous nous déclarons fermement opposés à toute manipulation de l’Histoire au profit d’effets politiques inavoués et sans lendemain.

Pascal Polisset, Instituteur, membre de L’Association pour la Perpétuation de la Mémoire des Internées des camps de Brens (81) et Rieucros (46).


Dessin de Charlie-Hebdo
Dessin de Charlie-Hebdo

Les syndicats d'enseignants

Patrick Gonthier, secrétaire général de l'UNSA-Education : "C'est encore une fois la confusion persistante du président entre histoire et mémoire, la même qu'il y avait avec Guy Môquet". "L'histoire demande de la distance et de l'étude, et la mémoire est plus soumise à l'affectif et à l'émotionnel. Et il fait porter sur les enfants de dix ans une charge affective qui les dépasse beaucoup". (Le 22 octobre dernier, la lettre adressée à sa mère par Guy Môquet, résistant communiste de 17 ans fusillé le 22 octobre 1941 par les Allemands avait été lue dans les lycées de France. Cette décision du président Sarkozy avait auparavant soulevé une polémique au sein de l'Education nationale). (Déclaration, jeudi 14 février)

Gilles Moindrot, secrétaire général du Snuipp-FSU (majoritaire chez les enseignants du primaire): "L'annonce du président de la République nous met mal à l'aise parce que faire que chaque élève de CM2 porte la mémoire d'un enfant de la Shoah peut entraîner des troubles psychologiques chez lui". "Il y a le risque que cet enfant ou bien s'identifie, ou bien qu'il rejette cette identification, ou encore qu'il ait un sentiment de culpabilité ou de responsabilité pour le destin d'un élève duquel il n'est aucunement responsable". "La charge émotionnelle peut avoir des conséquences négatives, surtout pour un élève en plein développement". On "n'a pas à faire peser sur un élève de 11 ans la responsabilité de ce qui s'est passé à cette époque là". "Cela peut avoir un effet contraire à l'objectif recherché: un élève peut par exemple ne prendre en considération que le côté macabre. Le président de la République ne fait pas preuve de grande prudence vis-à-vis de la psychologie des élèves de 10-11 ans". Il est regrettable qu'une "annonce faite sans aucune consultation des enseignants psychologues et les pédopsychiatres, alors que c'est un sujet sensible" (Déclaration à l'AFP, jeudi 14 février)

Le SE-Unsa, deuxième syndicat dans les écoles primaires: "Le SE-Unsa est particulièrement choqué de cette initiative du président de la République, qui ignore tout de la façon dont un jeune se construit. Faut-il que chaque enfant de 10 ans se voie désormais personnellement chargé d'un lourd parrainage posthume ?". "Si les effets éducatifs de cette démarche sont plus que sujets à caution, a-t-on réfléchi à l'impact psychologique possible sur les élèves?". Enseigner l'histoire de la Shoah est "une affaire de professionnels". "Eduquer ne saurait être qu'affaire d'émotion", déplorant que le président "vienne se situer à nouveau sur ce terrain, après l'épisode de la lettre de Guy Môquet".Le syndicat condamne en outre une "nouvelle intrusion du politique dans le pédagogique" (Communiqué, jeudi 14 février)

Extrait du recensement des prises de position sur le site du Nouvel Observateur : NOUVELOBS.COM | 18.02.2008

Des parents d'élèves



Mémoire de la Shoah : non, Monsieur le Président ...

La FCPE 49 constate qu’une fois de plus le Président de la République annonce sans concertation aucune une initiative concernant tous les élèves de France, à propos de l’histoire de la seconde guerre mondiale.

Le role du Président n’est pas de définir les activités pédagogiques. C’est le role de l’Education Nationale et la responsabilité des enseignants.

Pour ce qui est du devoir de mémoire, il existe déjà suffisamment d’occasions de l’exercer dans les établissements scolaires. Il est regrettable que le président veuille à nouveau l’exploiter à des fins de communication. Rappelons simplement que la présentation faite l’an dernier par le gouvernement du martyre de Guy Moquet était plus que partiale.

Une nouvelle fois, cette initiative est basée sur l’émotion et non pas sur la raison ou l’éducation. La mise en oeuvre de cette décision hors d’un contexte pédagogique précis n’aurait aucun sens. Il est donc très malvenu de l’imposer à toutes les écoles de France de façon uniforme.

Sur le fond, nous exprimons des réserves sur l’opportunité de faire porter sur les épaules des enfants une responsabilité qui confine à la culpabilité et sur laquelle les psychiatres et psychologues sont très partagés.

Enfin, si l’on souhaite sensibiliser nos enfants au destin dramatique d’autres enfants, pourquoi se limiter aux victimes de la Shoah ? Pourquoi ne pas évoquer les victimes d’autres génocides de l’histoire, les victimes actuelles des guerres civiles ou internationales, de la malnutrition ou de la pauvreté, ou les enfants d’aujourd’hui victimes directes ou indirectes de la chasse aux sans-papiers ?

Posté le 16 février 2008 sur le site de la FCPE du Maine & Loire

« Ma fille sera en CM2 ... Elle porte en elle ... »

« Voila que, non satisfait de la glissade morale effectuée sur la peau de banane Guy Moquêt qu’il s’était à lui-même étendue comme carpette, Mr Sarkozy prétend « faire en sorte que, chaque année, à partir de la rentrée scolaire 2008, tous les enfants de CM2 se voient confier la mémoire d’un des 11 000 enfants français victimes de la Shoah ».

Ma fille sera en CM2 en 2013. Elle porte en elle de par la grâce de ses parents la mémoire de ces milliers d’enfants, français et non français, qui au long de l’histoire humaine furent déportés, séparés des leurs, rendus orphelins, esclaves, choses sexuelles, assassinés…sur les 5 continents. Et qui le sont encore.

Elle porte en elle la mémoire future de ces enfants violemment séparés de leurs parents ou familles, ici, maintenant, en France devant ses yeux de fillette de 4 ans.

Elle porte en elle en tant que future femme, citoyenne, lionne au combat, la mémoire de tous ces enfants qu’elle aura vus déportés de son supposé pays de cocagne vers des univers où ils disparaissent, de tous ces enfants qui n’ont pas d’enfance, en Palestine, au Liban,... de tous ces enfants marchandés cyniquement, au nom de l’enfance, au Tchad, ailleur

Ma fille porte en elle tout ceci parce qu’elle est vivante. Parce qu’elle a un papa et une maman vivants auprès d’elle. Qui animent son âme autant qu’ils le peuvent de toute l’actualité de leurs combats, à sa mesure de petite fille, en lui apprenant qu’il n’y a pas de différence, entre un enfant blanc et un noir, entre un enfant juif, catholique, sikh, musulman, bouddhiste, que tout enfant a droit au bonheur d’être enfant, dans la douceur de sa famille, les câlins, le jeu, les apprentissages.

Ma fille porte en elle tout cela, et elle ne se verra pas confiée par l’école la mémoire de l’un des 11 000 enfants français victimes de la Shoah.

Ce travail, qui m’est dévolu en tant que parent, et qu’il n’appartient pas à mon sens au Président de la République de choisir de faire à ma place, je l’élabore dans le respect de mon enfant, et de ce qu’est notre famille.

Il n’y a pas que la Shoah, Mr. le Président. Maints massacres furent perpétrés, maintes mémoires furent et sont encore blessées qu’il vous semble vain d’honorer, maints enfants furent déportés et assassinés, dont vous semblez faire si peu de cas, en d’autres temps tout aussi atroces que celui de la Shoah.

Quel est ce besoin que vous nous démontrez donc là, un besoin de repentance ? Ce mot que vous refusez à tout crin à ceux qui ne vous le demandent même pas, mais qui voudraient juste prononcer le mot de mémoire sans se faire éconduire ?

Qu’allez-vous donc faire dans cette galère ? Quel besoin de s’aplatir dans le vent d’une seule direction, sous les tapis du souvenir d’une seule victime ? Vous nous avez suffisamment dit lorsque cela vous arrangeait que les enfants n’étaient pas comptables des fautes de leurs pères.

Ma fille ne se verra confier par vous la mémoire d’aucun enfant d’une seule confession, d’une seule déportation, d’un seul esclavage, d’un seul massacre.

Ma fille ne sera jamais l’objet de votre manipulation de l’histoire, de l’émotion, du drame humain au service de vos seuls biens et besoins personnels, politiques ou autres.

Elle ne croulera pas sous le poids de votre culpabilité ou de vos obédiences. Elle grandit libre dans sa connaissance de l’autre, des ses bonheurs et malheurs, grands et petits, auxquels nous désirons l’éveiller pour qu’elle puisse partager le poids, plus tard, avec ceux qui souffrent.

Mon enfant, nos enfants, grandissent à présent dans une France dont mes parents, humains généreux s’il en fut, auraient profondément honte. Si ma mère n’était pas morte, elle défilerait aujourd’hui du haut de ses 89 ans, pour vous faire savoir qu’il suffit.

Qu’il suffit de l’outrager.

Qu’il suffit de choisir dans les souffrances humaines celles qu’il vous agrée d’honorer et celles qu’il vous indiffère d’ignorer. Quand ce n’est pas celles qu’il vous arrange de rejeter dans de lointaines poubelles.

Qu’il suffit de gesticuler, justifiant toutes les exactions de la France dans l’Ailleurs en ne supportant pas que l’Ailleurs vienne vivre dans la France.

Qu’il suffit de faire la leçon à des enseignants sur ce qu’il convient de faire partager d’histoire à leurs élèves, alors qu’ils nous font tous les jours partager, à nous parents, la fin de l’histoire d’une éducation nationale que vous rendez exangue.

Qu’il suffit de tuer les familles, je pèse mes mots, en envoyant vos sbires arracher les portes, arracher les affaires personnelles, arracher les êtres de leur travail, arracher les hommes de leur famille, arracher les mères de leurs enfants, ce que vous faites tous les jours, ici, en France.

Quand vous offrirez de la France un autre spectacle aux yeux de nos enfants.

Quand vous cesserez de nous mettre en deuil chaque matin de l’une des qualités d’accueil, de soin, de solidarité, d’éducation, de liberté, d’égalité, de fraternité... qui devraient être la nature, l’essence, la colonne vertébrale de notre pays.

Quand vous vous préoccuperez, aussi, de ce qui se passe dans une salle de classe lorsque les maîtresse malades ne sont pas remplacées, au collège lorsque les adultes si dévoués soient-ils à leur mission, n’y sont pas assez nombreux.

Quand vous proposerez à nos enfants la prise en considération de toutes les souffrances des humains à travers l’histoire, sans quantification, sans classification.

Quand vous nous aiderez véritablement à les construire dans le respect de l’autre sous les yeux d’une République exemplaire.

Quand vous tiendrez vos promesses de protéger tous les opprimés, toutes les femmes opprimées, tous les déshérités, tous les enfants déshérités...

Quand vous ferez véritablement preuve d’un courage révolutionnaire et visible en cessant les exactions, en ramenant vos chiens.

Quand vous serez capable de ne plus fabriquer visiblement et incessamment un pathos bien ciblé, d’héroïsme ou de pitié, c’est tout comme, pour dissimuler la déconstruction de l’humain et de l’espoir que vous vous acharnez à promouvoir.

Quand vous serez ce que vous n’êtes pas, quand vous ne serez plus ce que vous êtes.

Je cesserai d’être en deuil de mon pays idéal.

Je cesserai de ne pouvoir plus lire les journaux et de pleurer chaque jour à la découverte des nouveaux nuages.

Un grand mal est toujours suivi d’un grand bien.

La citoyenneté profondément humaine, sincère, dévouée, invisible, muette pour l’instant, s’amplifie chaque jour qui passe avec son lot d’expulsés amis, de justes condamnés, . .. La réponse à votre action est dans cette résistance contre laquelle vous ne pouvez strictement rien.

La pensée et le coeur sont irréductibles.

Ma fille se construit, comme bien d’autres enfants, par la grâce d’adultes conscients de leur devoir d’"êtres au monde" parmi d’autres "êtres au monde".

Ces enfants seront des adultes, nombreux et imperturbables, des lions, auxquels il incombera de développer à une échelle jamais vue les valeurs de beauté et de bonté de la vie, pêchées dans le meilleur de chacune de leurs origines, passées au tamis du métissage, cimentées entre elles par la liberté et l’empathie réunies.

Vous ne sauriez apprendre à mon enfant cela que je choisis de lui apprendre.

Son espoir et sa force sont entre les mains de son père et de sa mère. »

Claire Malbos, le 14 février 2008

paru sur Indymedia - Lille


Les historiens

Shoah et CM2 : un comité de vigilance dénonce une "instrumentalisation politique"

PARIS, 18 fév 2008 (AFP) - 

Des enseignants et des chercheurs réunis dans un Comité de vigilance face aux usages publics de l'histoire (CVUH) ont critiqué la demande de Nicolas Sarkozy de confier la mémoire d'enfants juifs déportés aux élèves de CM2, dénonçant "une instrumentalisation politique".

"La dernière proposition présidentielle, qui confie à chaque enfant de CM2 la mémoire d'un des 11.000 enfants français victimes de la Shoah, a suscité de nombreuses réactions critiques que nous partageons", écrit l'association, qui regroupe une centaine d'enseignants et de chercheurs historiens-géographes.

Parmi ces critiques figurent "les risques d'accentuation de la communautarisation et des concurrences mémorielles, d'importation démesurée des affects dans la relation au passé, d'empiètement du pouvoir politique sur les prérogatives pédagogiques des enseignants, et enfin des conséquences psychologiques d'une telle mesure sur les enfants", précise-t-elle.

Le comité dénonce "l'instrumentalisation politique d'un drame aussi singulier que le génocide des Juifs", qui "ne permet pas une véritable quête d'intelligibilité de cet épouvantable moment historique".

"Nicolas Sarkozy poursuit son oeuvre de prestidigitateur en amalgamant la loi, la décision personnelle, la morale, l'histoire et l'émotion ou en transformant des figures historiques individuelles ou collectives en emblèmes nationaux", déplore-t-il, rappelant que la "la lecture de la lettre de Guy Môquet a créé un précédent".

"La mémoire de ces enfants morts mérite mieux que l'identification sous contrainte ordonnée par la mesure présidentielle", affirme encore le comité.


Un marketing mémoriel

par Henry Rousso, historien,  Samedi 16 février 2008

Il y a six mois, l’idée de contraindre les enseignants à lire la lettre de Guy Môquet débouchait sur un fiasco. Improvisée, ignorante des réalités historiques, ressuscitant malgré elle les mensonges d’un communisme de guerre froide, l’initiative obligeait une fois plus l’école à se plier à un «devoir de mémoire» de plus en plus déconnecté de l’histoire, ce qui a pour effet d’abolir toute distance entre le passé et le présent puisque l’on ne joue presque exclusivement que sur l’émotion.

Au moins pouvait-on croire qu’il s’agissait d’inverser la tendance dominante et d’inviter les Français à s’intéresser aux pages glorieuses (ou supposées telles) de leur histoire (la Résistance) et non plus aux seules pages honteuses (la collaboration). On se trompait. Le chef de l’État fait sensation avec l’idée de faire parrainer par chaque élève de CM2 le souvenir d’un des 11 000 enfants juifs de France (pour la plupart nés de parents étrangers), exterminés par les nazis, avec la complicité du régime de Vichy. Cette page d’histoire est désormais connue, grâce en grande partie au travail de Serge Klarsfeld. C’est lui qui a établi la liste des victimes, leur redonnant un nom, parfois un visage. Leur souvenir est donc perpétué, par la nomination, opération symbolique par excellence.

La nouvelle initiative apparaît incongrue, jetée soudain dans l’espace public comme d’autres annonces présidentielles. Le bruit médiatique vient, une fois de plus, troubler le respect et le silence des morts de l’Histoire. Mais on franchit cette fois un pas supplémentaire. Voilà des enfants de 10 ans appelés à s’identifier par décision d’État à des victimes - et des victimes qui avaient en grande partie leur âge lorsqu’elles furent assassinées. Sans réflexion politique, historique ou psychologique préalable.

On peut à bon droit se demander pourquoi. Quelle urgence commandait de relancer ainsi le débat autour de la mémoire de la Shoah alors même que la France a connu à cet égard des politiques publiques sans équivalent en Europe : procès pour crimes contre l’humanité, réparations morales et financières, nouvelles commémorations, modifications des programmes scolaires. S’agit-il d’œuvrer pour que la vérité historique soit correctement enseignée ? On rappellera alors que c’est le candidat devenu président qui déclarait, durant la campagne électorale, que la France n’avait, sous l’Occupation, «commis aucun crime contre l’humanité». Comprenne qui pourra. S’agit-il de lutter contre l’antisémitisme et le racisme ? On rappellera alors que l’énorme travail de mémoire fait en France sur la Shoah a été accompli au moment ou l’antisémitisme explosait de toutes parts, notamment à l’école. On rappellera surtout que la singularité de la Shoah est déjà difficile à comprendre pour des adultes confrontés à la réalité des génocides et autres massacres de masse commis depuis 1945. Que dire alors de jeunes enfants, qui auront beaucoup de mal à comprendre pourquoi ils doivent ne «parrainer» que ces victimes-là. S’agit-il de permettre aux enfants de s’approprier une histoire commune, porteuse de valeurs ? Mais le choix des enfants juifs exterminés pour être nés juifs n’est édifiant en rien, sinon de l’immense barbarie du XXe siècle.

Dans la figure de Guy Môquet, n’était le mensonge pieux qui consistait à le présenter comme un résistant de la première heure, on pouvait à la rigueur souligner le lien entre le martyr et le héros, on pouvait y prendre prétexte pour compenser l’effroi par la fierté. Quelle image «positive» véhicule la Shoah ? Quelle est l’exemplarité de ces petites victimes innocentes ?

Une fois encore, seule émerge du passé une mémoire mortifère, seule est digne d’être remémorée avec éclat une histoire criminelle. De l’Histoire, de sa profondeur, de sa complexité, on ne nous montre plus aujourd’hui qu’un usage utilitaire. Le passé est devenu un entrepôt de ressources politiques ou identitaires, où chacun puise à son gré ce qui peut servir ses intérêts immédiats. Il est inquiétant de voir qu’une fois de plus, le - mauvais - exemple est donné au plus haut niveau, que la «mémoire» et la défense de bons sentiments ne servent qu’à faire passer les ombres de la politique réelle.

Article paru dans Libération,  vendredi 15 février 2008


Mme Wieviorka : "Je ne vois pas pourquoi on irait puiser dans la Shoah une sorte de vademecum de lutte contre le racisme"

L'historienne Annette Wieviorka répond à des questions sur le site LEMONDE.FR | 19.02.08

 
Yvan Leflou :  Doit-on changer l'enseignement en inscrivant la Shoah dans un thème sur les génocides, afin d'expliquer que ce n'est pas le seul génocide de l'histoire tout en mettant en avant sa singularité "scientifique" ?   

Annette Wieviorka :  Parce que en histoire, on ne globalise pas, on étudie les choses une à une. Or chaque génocide a sa particularité. La Shoah est la volonté par le nazisme de faire disparaître tous les juifs de la terre en allant les chercher partout où ils vivent. C'est le seul génocide qui a cette particularité.  Mais je suis d'accord, il faut étudier et enseigner l'ensemble de l'histoire dans des programmes réfléchis et pensés, et aussi réaliser que l'histoire, ce n'est pas que des génocides.  

Addie :  Ce type d'enseignement, focalisé sur un événement particulier – je n'en oublie pas l'horreur – ne va-t-il pas conduire à ce qu'on peut appeler la "concurrence des mémoires" ?  

Annette Wieviorka :  C'est effectivement un risque, et des propos irresponsables, pas vraiment pensés, risquent d'aboutir à ce que vous subodorez. Et aboutir au contraire de leur intention : à raviver l'antisémitisme au lieu de lutter contre lui.  

Catherine T :  Les politiques utilisent l'émotion et la compassion à la place du devoir d'histoire :quels en sont, selon votre avis d'historienne, la raison et le but ? Des enfants de 11 ans vous semblent-ils capables de résister à la charge émotionnelle de ces enfants de leur âge disparus tragiquement ? N'y a-t-il pas, encore une fois, après la lettre de Guy Môquet, une utilisation de l'histoire culpabilisante plutôt qu'une histoire assumée donc citoyenne ?  

Annette Wieviorka :  Je suis entièrement d'accord avec vos propos. Je n'ai rien à y ajouter.  

Je pense qu'à l'heure actuelle, les politiques font effectivement une politique de mémoire compassionnelle et je ne suis pas sûre que ce type de mémoire aide à construire des individus lucides et responsables. Ce qui est quand même un des buts de l'éducation.  

On fait porter à des enfants d'aujourd'hui la charge d'assassinats qui auraient été commis par leurs arrière ou arrière-arrière-grands-parents. Les enfants doivent avoir la charge de l'avenir, et non être encombrés par les fantômes du passé.  

Annabelle :  Quel âge avait votre fille quand vous lui avez expliqué la Shoah ?   

Annette Wieviorka :  J'ai fait ce livre, qui était une commande d'éditeur. J'ai répondu à une demande. Or, cette demande est arrivée à un moment où Mathilde, ma fille, était en troisième. J'ai donc en quelque sorte joint les deux demandes et fait ce livre, qui n'était pas, comme certains livres de cette collection, une sorte de fiction.  

Mais il y avait cette réalité que Mathilde avait l'âge des élèves de collège à qui on enseigne dans le cadre du programme d'histoire, entre autres choses, l'histoire de la Shoah.  

Gauthier :  Professeur d'histoire en collège, je me pose la question de la nécessité d'emmener les élèves visiter un lieu de mémoire de la Shoah. N'est-ce pas trop dur à supporter pour nos élèves même après une préparation en classe ?

Et, autre question, quel documentaire vais-je proposer à mes élèves ? "Nuit et Brouillard" étant controversé, vaut-il mieux utilisé un docu-fiction (ex : "Auschwitz", de la BBC diffusé sur TF1 en 2005) ou recourir au film (ex : "Au revoir les enfants" de Louis Malle, "Au nom de tous les miens", "Holocauste", ...) pour essayer d'approcher la réalité de l'antisémitisme nazi et des camps de la mort ? 

Annette Wieviorka :  Il n'y a pas de réponse type. Je crois que le professeur connaît ses classes, il a fait un travail, et parfois ces voyages sur les sites se font dans des conditions qui en font des moments importants et positifs pour les élèves, parfois non. Je ne pense pas qu'envoyer des charters entiers d'élèves sur les sites de concentration ou d'extermination soit une panacée.  

Dans toute cette liste, Nuit et Brouillard tient une place à part. Je vous suggère de lire le livre de Sylvie Lindeperg, qui s'appelle Nuit et Brouillard : Un film dans l'histoire, et qui éclairera sur ce qu'est Nuit et Brouillard. Je pense qu'on peut continuer à projeter ce film.  

On peut aussi projeter des témoignages de déportés, ceux par exemple qui sont réunis dans le DVD Quatorze Récits d'Auschwitz. Au revoir les enfants, de Louis Malle, bien sûr ; Shoah, de Claude Lanzmann, qui se trouve en principe en DVD, donc il y a beaucoup de film. Holocauste, je ne trouve pas ça terrible.  

Mo²... :  Savez-vous comment la Shoah est enseignée dans d'autres pays, en Allemagne par exemple ?  

Annette Wieviorka :  En Allemagne, un énorme travail historique a été fait, et c'est un pays où le génocide des juifs tient aussi une grande part dans l'enseignement, comme en France.  

Démocrite :  Nous sommes partis, avec mes collègues, avec le postulat que nous ne montrerions pas d'images des camps, que bien des témoignages et des documents moins choquants que ces documents historiques, pouvaient participer à la construction d'une histoire juste. Que désire-t-on, une histoire juste ou un conte pour effrayer les enfants ?  

Annette Wieviorka :  Je suis tout à fait d'accord avec vous. On a besoin d'une histoire juste. Une histoire qui respecte l'histoire et qui respecte aussi les élèves. Et c'est vrai qu'on n'a pas besoin nécessairement d'images des camps, d'autant qu'il existe certes des images des camps, mais il n'existe pas d'images de la destruction des juifs d'Europe.  

Les psychiatres et psychanalystes

"Je suis totalement contre l'idée de porter de manière individuelle ce genre de poids: c'est beaucoup trop lourd à cet âge-là, les enfants ne sont pas prêts. En revanche c'est un travail qui peut être fait collectivement, en classe"
Frédéric Kochman, pédopsychiatre, qui dirige une unité pour pré-adolescents et adolescents à l'hôpital EPSM de Lille.

Comment parler de la Shoah aux enfants ?

Nicolas Sarkozy a émis le souhait qu'à la prochaine rentrée scolaire, chaque élève de CM2 "se voit confier la mémoire d'un enfant français victime de la Shoah". L'avis d'un pédopsychiatre sur cette proposition.

L'EXPERT 

Patrick Ben Soussan

Par Patrick Ben Soussan,

Pédopsychiatre 

Que pensez-vous de la proposition de Nicolas Sarkozy ?

Pour moi, elle n'a pas de sens. Il y a confusion entre le devoir de mémoire et le devoir d'Histoire. Tous les enfants ont besoin de connaître leur propre histoire et celle à laquelle ils appartiennent avec un grand H. Mais personne ne peut leur imposer la mémoire des victimes de la Shoah, ce culte des morts, des martyrs et de la repentance. Je ne vois pas pourquoi le pouvoir politique devrait formuler pareille injonction. Les enfants n'ont pas à porter la dette de leurs aînés. Cette responsabilité est bien trop lourde !

"C'est jouer sur le registre des émotions"

Confier la mémoire (le nom et l'histoire) d'un enfant victime de la Shoah à un élève de CM2 peut-il être traumatisant ?

Cette personnification à l'extrême d'une victime aurait un impact affectif sur les enfants. Jumeler un élève de 10 ans (donc en plein développement psychique) avec un enfant martyr susciterait des mécanismes d'identification forts. C'est jouer sur le registre des émotions, du romanesque. Cela me parait dangereux ! Chaque enfant, en fonction de son caractère et du contexte socioculturel dans lequel il évolue, réagirait différemment mais il me semble que pour certains, naîtraient des sentiments de culpabilité. Pour d'autres, peut-être un sentiment d'injustice. Pourquoi ne parle t-on pas des victimes de la guerre d'Algérie ou du génocide rwandais ? On peut même provoquer sans le vouloir un regain d'antisémitisme !

Mais alors quand et comment parler de la Shoah aux enfants ?

Bien avant le CM2 si le support est adapté ! Il s'agit de relater des faits historiques, de rendre compte d'événements passés. Pour cela, les livres, les documents photos, vidéos mais aussi les musées, les mémoriaux ou encore les témoignages de survivants ou de familles déportées peuvent servir d'outils de recherche et de compréhension. Après, c'est toute la difficulté de transmettre de manière lucide et honnête tout en intéressant les enfants au sujet. Certaines personnes, enseignants ou témoins ont un don de passeur. Mais nul besoin de personnifier les victimes comme le suggère la proposition du Président.

Sur le site Le Journal des Femmes, 22 février 2008



Proposer alors à l’enfant l’adoption d’un enfant assassiné par les nazis, c’est comme lui coller un fantôme sur le dos...

Quand un enfant est mis au monde, ses parents lui ont donné la vie  et le donnent à la vie.

Pulsion de vie et  pulsion de mort sont en chacun de nous.

Qu’il faille nommer les crimes du nazisme, et au fur et à mesure qu’un enfant grandit en analyser avec lui au delà de la respectable émotion, les causes et les conséquences, c’est le travail des parents, des historiens, des enseignants, des éducateurs. Au-delà de l’aspect historique, ce travail vise à donner sens à la vie mettant au centre la valeur de l’homme et la lutte contre tout racisme dans l’alliance avec la pulsion de vie.

Nous connaissons les souffrances des familles qui ont « en héritage » la persécution et la mort atroce d’un enfant innocent. Il faut parfois de longues années de thérapie pour que le passé, gardé cependant en mémoire n’envahisse pas le présent  avec un repli mortifère sur soi. Aujourd’hui, je peux donner l’exemple de cet enfant dont la mère a été assassinée dans un des conflits africains alors qu’il était tout petit et qui ,parvenu à l’adolescence,  se reproche de ne pas avoir su la protéger

L’enfant en CM2 est à l’orée de l’adolescence. Il a parcouru le chemin d’une grande dépendance aux parents, puis d’une autonomie progressive, aidé pour cela par les relations extra familiales, les copains à l’école en particulier. Au moment où s’annonce la puberté, les identifications qui fonctionnaient jusque là vacillent, il y a un creux  et  une recherche de nouvelles identifications. Proposer alors à l’enfant l’adoption d’un enfant assassiné par les nazis, c’est mettre en péril tout son équilibre, c’est comme lui coller un fantôme sur le dos, dont témoignent les cauchemars des enfants confrontés à des deuils, à des agressions.  C’est jouer sur l’émotivité à un moment où justement  il s’agit pour lui d’apprendre à maîtriser  son univers pulsionnel à l’heure où  son corps lui envoie des messages nouveaux  qu’il va devoir assumer. Le rapport aux « héros morts » est un des grands dangers à ce moment du développement psychique. Cette identification est destructrice,.peut avoir des effets totalement inverses de ceux qui semblent être proposés  et conduire à un rejet de toute information historique du drame de la Shoah. C’est la pulsion de vie  qui permet aux hommes de « s’entrevivre et non de s’entretuer » ainsi que le disait Jacques Prévert .

Madeleine Natanson, psychanayste

par courriel, pour le site Mémoire Juive & Education


Des partis politiques

Quelques réactions de partis politiques :

A gauche

Le PCF : "La Shoah exige une hauteur de vue qui ne peut rentrer dans le plan de communication d'un président en difficulté. […] Nicolas Sarkozy joue à un jeu extrêmement dangereux: affaibli dans l'opinion publique il cherche à rebondir par tous les moyens, multipliant les annonces, passant d'un sujet à un autre. Ce zapping permanent n'a pas d'autre objectif que de faire oublier sa politique. […] Dernière provocation présidentielle en date, celle de confier la mémoire d'un enfant victime de la Shoah à chaque élève de CM2. […] Nicolas Sarkozy sait-il que des milliers d'enseignants, de responsables associatifs, avec le témoignage d'anciens déportés font vivre la mémoire et restituent le contexte historique de cette tragédie du 20è siècle" et "n'ont pas attendu l'invitation du Président de la République". (Communiqué, vendredi 15 février)

Arlette Laguiller
, porte-parole de Lutte ouvrière: "Si Sarkozy montre un intérêt pour les enfants juifs victimes de la barbarie nazie c'est qu'il en escompte un bénéfice électoral, et pour moi c'est répugnant". "Sarkozy veut faire des enfants de CM2 des gardiens de la mémoire des petits juifs français, victimes du génocide commis par les nazis pendant la deuxième guerre mondiale. On peut discuter du bien fondé d'une telle décision, en fonction des répercussions psychologiques que cela peut entraîner chez des enfants de 10-11 ans". Mais "si on juge que cela n'est pas un problème à ce moment-là pourquoi se limiter à ce massacre ignoble, celui des petits tziganes l'était-il moins?" "Et les enfants vietnamiens ou algériens bombardés ou napalmisés au cours des guerres coloniales et tous les enfants assassinés par l'impérialisme français mériteraient-ils moins qu'on entretienne leur souvenir?" (Déclaration à l'AFP, vendredi 15 février)

Jean-Luc Mélenchon, sénateur socialiste : "Vraiment ce président est incroyable ! Un jour, il est prédicateur, il nous fait des prêches sur Dieu, la religion et le reste. Maintenant le voilà transformé en instituteur ! C'est lui qui décide de ce qui est bon ou mauvais sur la manière de former les jeunes enfants." "Qui a demandé une chose pareille ? Personne, ni le Crif, ni aucune synagogue de ce pays n'a demandé qu'on aille faire cette démarche".
"On n'en finira plus à ce moment-là ! Combien de fois va-t-on, pour des raisons pédagogiques, prendre nos enfants et vouloir à tout prix leur infliger une cure de mémoire sur ceci, sur cela ?". "On pourrait faire une liste de tous les esclaves qui ont été esclavagisés par des Français, on pourrait faire la même chose pour la Commune de Paris. Franchement, est-ce qu'on ne peut pas laisser la politique et la religion à l'écart de l'école ?". "Les maîtres de l'école publique font leur travail" et "M. Sarkozy n'est pas un maître de l'école publique".
Dénonçant le concept de "radicalité de vie" développé par Nicolas Sarkozy, "n'importe quel fou de Dieu peut être mis aussi sur le plan d'une radicalité de vie. Ce n'est pas ce que nous cherchons à enseigner à nos enfants, nous essayons de leur enseigner l'équilibre, la tolérance".(Sur LCI, jeudi 14 février)

Et même à droite

Simone Veil, présidente d'honneur de la Fondation pour la mémoire de la Shoah et ancienne déportée : la proposition de Nicolas Sarkozy est "inimaginable, insoutenable et injuste". "On ne peut pas infliger ça à des petits de dix ans". "On ne peut pas demander à un enfant de s'identifier à un enfant mort. Cette mémoire est beaucoup trop lourde à porter". "Nous mêmes, anciens déportés, avons eu beaucoup de difficultés après la guerre à parler de ce que nous avions vécu, même avec nos proches. Et aujourd'hui encore, nous essayons d'épargner nos enfants et nos petits-enfants. Par ailleurs beaucoup d'enseignants parlent - très bien - de ces sujets".
La suggestion de Nicolas Sarkozy risque aussi d'attiser les antagonismes religieux : "Comment réagira une famille très catholique ou musulmane quand on demandera à leur fils ou à leur fille d'incarner le souvenir d'un petit juif?" (L'Express.fr, vendredi 15 février)

Nicolas Dupont-Aignan, député souverainiste de l'Essonne, président de Debout la République : "Nicolas Sarkozy a, une fois de plus, voulu faire un 'coup médiatique' à partir d'une question grave et sérieuse. Cette instrumentalisation du devoir de mémoire et d'histoire n'est pas admissible. […] Le président de la République n'est pas dans son rôle en rendant polémique ce qui devrait faire concorde, en misant sur la division des Français là où le consensus devrait l'emporter. […] Il est inacceptable de faire peser sur des enfants de 10 ans, à qui on demanderait ainsi de se livrer à une sorte d'exercice douteux et inutile de projection morbide, les conséquences de ce nouveau gadget politico-médiatique". Le gouvernement devrait "renoncer sans tarder à cette fausse bonne idée". (Communiqué, vendredi 15 février)

Dominique de Villepin, ancien Premier ministre : "Je trouve que c'est une idée étrange. Je ne crois pas que l'on puisse imposer la mémoire, que l'on puisse la décréter ou légiférer dans ce domaine". "Je crois, par ailleurs, que la charge de la mémoire d'un enfant mort, c'est quelque chose de très lourd à porter". (Radio classique, jeudi 14 février)

Extrait du recensement des prises de position sur le site du Nouvel Observateur : NOUVELOBS.COM | 18.02.2008

Retour vers la page pédagogie
 
Sommaire
Autres documents
Rechercher dans le site
page pour les élèves