Le « Canada »,

le pillage des affaires des déportés

« Quels sont précisément tous les objets des prisonniers utilisés par les Allemands ? » me demande David, lycéen à Blois.
Et que devenaient les affaires prises aux déportés ?
Voici quelques documents qui permettent de répondre :
Instructions données aux commandants des camps de Lublin et Auschwitz

a. L'argent liquide en billets de la Reichsbank doit être versé au compte courant du WVHA [Office central SS pour l'Economie et l'Administration] d'à la Reichsbank [Banque du Reich].
b. Les devises, métaux rares, bijoux, pierres précieuses et semi-précieuses, perles, or dentaire et débris d'or doivent être remis au WVHA qui les transmettra à la Reichsbank.
c. Les montres, pendulettes, stylos, stylomines, rasoirs, couteaux de poche, ciseaux, lampes de poche, portefeuilles et porte-monnaie doivent être envoyés aux ateliers de réparation du WVHA et de là expédiés à des centres postaux pour être vendus aux soldats.
d. Les sous-vêtements et les vêtements d'homme doivent être remis à la Volksdeutsche Mittelstelle (VOMI), l'organisation d'aide sociale pour les Allemands de souche.
e. Les sous-vêtements et les vêtements de femme doivent être vendus à la VOMI, sauf les sous-vêtements (d'homme ou de femme) en pure soie, qu'on envoyait directement au ministère de l'Économie.
f. Les édredons, couvertures matelassées, couvertures, parapluies, voitures d'enfant, sacs à main, ceintures en cuir, sacs à provisions, pipes, lunettes de soleil, miroirs, valises et tissus doivent être remis à la VOMI, la question du paiement étant réglée plus tard.
g. Le linge (draps, oreillers, serviettes, nappes, etc.) doit être vendu à la VOMI.
h. Les lunettes et les lorgnons doivent être remis au Referat médical (D-III).
i. Les fourrures de prix doivent être envoyées au WVHA ; les fourrures ordinaires sont mentionnées au Referat B-II et remises à l'usine de vêtements SS de Ravensbriick.
k. Les articles de peu de valeur et inutilisables doivent être remis au ministère de l'Économie qui les vendra au poids.

Directives envoyées par August Frank, Brigadeführer, chef du WVHA-A,
au chef de la Standortverwaltung de Lublin et au chef de l'administration d'Auschwitz,
26 septembre 1942
Il manque un élément dans cette liste : l'utilisation des cheveux humains (Document cité au Procès de Nuremberg)
L'utilisation de l'or dentaire, arraché dans les bouches des gazés, fait partie également des "ressources du Reich" :
Des femmes penchées sur un tas énorme de chaussures qui monte jusqu'en haut du toit d'une baraque
« Une montagne de chaussures m'est apparue. ..
Nous sommes les souliers, derniers témoins, nous sommes les souliers des pères et des fils de Paris, Praque ou Amsterdam.»
Moshé Szulstein
Un arbre dans les ruines, 1947
Au "Canada", des détenus trient les chaussures
après l'arrivée d'un convoi
et l'extermination des déportés.

   2 témoignages sur le "Canada"

     Notre travail consistait à trier les biens de ceux qui avaient été gazés et incinérés. Dans une baraque, un groupe triait uniquement les chaussures ; un autre groupe ne s'occupait que des vêtements d'hommes, un troisième des vêtements de femmes, un quatrième de vêtements d'enfants. Une autre baraque était nommée baraque de la bouffe. Des montagnes entières de victuailles qui avaient été emportées lors de leur déportation par les gazés, y moisissaient et pourrissaient. Dans une autre baraque, on triait les objets de valeur, les bijoux, l'or et autres objets précieux. (...)
Kitty Hart,
déportée à Auschwitz-Birkenau,
témoignage traduit de l'allemand,
H. Adler, Hermann Langbein, Ella Lingens-Reiner,
Auschwitz, Zeugnisse und Berichte, Köln, Frankfurt, 1979
     Que les malheureux propriétaires aillent dans les chambres à gaz, ou soient affectés au travail, tous ces objets tombaient entre les mains des S.S., à moins que les détenus chargés de les trier ne participassent à ces affaires pour leur propre compte. Le total des richesses dont il s'agissait au courant des années est difficile à chiffrer, mais puisqu'il s'agissait de millions de victimes, on peut probablement l'estimer à des milliards de francs suisses. (...)
     Mais les S.S. s'intéressaient bien davantage à ce qu'ils pouvaient utiliser immédiatement - cigarettes, parfums, fines conserves - ou bien aux choses qui pourraient procurer d'autres jouissances, c'est-à-dire l'argent et les objets précieux. Les Polonais appelèrent cette source de richesses "Canada", en souvenir des représentations légendaires liées jadis à l'émigration dans ce pays.
Benedikt Kautsky,
déporté à Dachau, Buchenwald et Auschwitz,
témoignage traduit de l'allemand,
Teufel und Verdammte
Büchergilde Gutenberg, Zürich, 1946

Les résultats du pillage

Les résultats du pillage nous sont donnés par un rapport de Pohl (chef de l'Office SS pour l'Economie et l'Administration) à Himmler, chef des S.S. et responsable en chef des camps. :
VOMI (VOlksdeutsche MIttelstelle, organisation d'aide sociale pour les Allemands de souche)
Nombre de wagons de marchandises
Vêtements d'homme  )
Vêtements de femme )
Vêtements d'enfant   )
Sous-vêtements, etc.)
211
Ministère de l'Économie
Vêtements d'homme   )
Vêtements de femme  )
Sous-vêtements de femme en soie  )
34
Haillons
400
Edredons
130
Cheveux de femme (3 tonnes)
1
Divers
5
Total
781 wagons

Rapport de Pohl à Himmler, 6 février 1943,
document présenté au Procès de Nuremberg (NO-1257)
Le Canada de Birkenau, tel qu'il fut trouvé en janvier 1945.
Le Canada de Birkenau, tel qu'il fut trouvé en janvier 1945 et photographié après la libération du camp.
 
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