• Couverture des Cahiers Pédagogiques

  • " J'ai vécu au XVIIIIe siècle "

    Une approche de la vie quotidienne au XVIIIe siècle par le biais d'un logiciel de " jeu de rôle pédagogique "

    L'auteur de ce logiciel, enseignant en collège et formateur dans l'Académie d'Amiens, explique les raisons du recours à l'informatique et les principes de la conception de ce logiciel, avant de présenter quelques exemples de son utilisation.


    " Je distingue deux moyens de cultiver les sciences : l'un d'augmenter la masse des connaissances par des découvertes, et c'est ainsi qu'on mérite le nom d'inventeur, l'autre de rapprocher les découvertes et de les ordonner entre elles, afin que plus d'hommes soient éclairés, et que chacun participe, selon sa portée, à la lumière de son siècle... " Denis Diderot

      Conception d'un logiciel et conceptions pédagogiques

    Une banque de données sur le XVIIIe siècle " J'ai vécu au XVIIIe siècle " est avant tout une banque de données sur la vie quotidienne au XVIIIe siècle. Deux logiciels d'exploitation (consultation de la banque de données ou activité de création d'un personnage imaginaire à partir de la consultation des documents) accompagnent les documents.

    Trente-cinq catégories sociales différentes sont proposées au choix des élèves : du prince à l'esclave noir, du chirurgien-barbier à l'abbesse, de l'artisan juif au manouvrier, du marin au curé, du porteur d'eau à l'officier, etc. Des thèmes variés peuvent être traités : seize thèmes sur la vie quotidienne (santé, logement, travail, loisirs, impôts, croyances religieuses, costume, musiques...).

    La base documentaire était constituée, dans la première version, de 1000 documents (archives, imprimés, graphiques, chansons, tableaux de chiffres, affiches) classiques ou inédits. Une nouvelle version sous forme d'un cédérom y ajoute 600 gravures et tableaux et 100 chansons populaires et morceaux de musique.

    Il s'agit, pour les élèves, de créer un personnage, fictif mais vraisemblable, ayant vécu au XVIIIe siècle, de lui donner une identité, de lui donner vie en consultant cette vaste base documentaire, de sortir sur imprimante une "fiche de personnage" qui contient réponses aux questions, textes librement rédigés et extraits de documents.

    Qu'est-ce qui justifie l'utilisation de l'informatique ? Le refus des logiciels " tourne-page "

    Trop de logiciels ou de cédéroms sont de simples " tourne-page " ou des catalogues d'exercices avec une analyse sommaire de la validité de la réponse. Feuilleter un livre rend plus actif parfois que " feuilleter " un cédérom. L'informatique est souvent un outil puissant dont on se sert comme d'une massue pour écraser un moucheron. Qu'est-ce que je gagne à l'utiliser plutôt que de faire mon habituel, mais habile, montage de photocopies ?

    Comment donc est née l'idée d'utiliser l'informatique pour " J'ai vécu au XVIIIe siècle " ?

    Un besoin dans la classe

    C'est un besoin dans la classe qui a lancé ce projet à la fin des années 80. Faisant travailler mes élèves en groupes de recherche sur des catégories sociales différentes de la société d'Ancien Régime, je me suis vite retrouvé submergé par les exigences précises des élèves : une meute de gamins insatisfaits par mes réponses, un enseignant débordé à qui la quarantaine de documents préparés sur fiches cartonnées ne suffisait pas. " Combien ça paye d'impôts, un artisan ? " " Combien ça gagne un noble ? " " Julien a la fiche sur le travail des paysans et il dit qu'il a pas fini "...

    La puissance des gestionnaires de banque de données

    Les systèmes de gestion de bases de données permettent de stocker les informations, mais surtout d'établir à l'avance, de penser à l'avance des liens qui faciliteront la " navigation " dans les documents. La puissance de l'informatique tient au fait qu'elle permet de concentrer et de systématiser la réflexion humaine. Ainsi, les 1700 documents du cédérom " J'ai vécu au XVIIIe siècle " ont été indexés plus de 18.000 fois : on a établi 18.000 croisements entre des catégories sociales et des thèmes. Par exemple, telle ordonnance de médecin du XVIIIe siècle concerne à la fois la SANTÉ des catégories sociales qui voient le médecin (NOBLESSE, BOURGEOISIE) et le TRAVAIL du MÉDECIN ou de l'apothicaire. L'usage du latin fait qu'elle concerne aussi le MAÎTRE D'ECOLE qui doit l'ENSEIGNER... Ces indexations sont " souterraines ". L'utilisateur n'en a pas conscience, mais le tri des documents est réalisé pour lui, en quelques millisecondes. L'élève peut ainsi accéder aux documents qui concernent directement la catégorie sociale et le thème qu'il a choisi d'étudier.

    La rapidité des " clics " de souris permet aussi d'établir des milliers de liens directs des mots difficiles avec un lexique puissant (plus de 6000 entrées) ou avec des textes d'aide à la lecture des documents, que l'informatique permet d'adapter à la trajectoire particulière suivie par un élève.

    Les dangers du codage

    Très vite est cependant apparu le danger d'un " surcodage " qui ne laisserait plus aucune initiative à l'élève. Par exemple, un contrôle des réponses des élèves qui était installé pour éviter les grosses erreurs a dû être relativisé. L'élève qui avait choisi d'étudier la profession de " marin " se voyait interdire sa réponse s'il avait coché la case " Je suis très riche " lors de l'étude du thème " Gagner sa vie ". Mais interdire toute réponse éloignée de la norme, n'était-ce pas programmer une sorte de destin informatisé des catégories sociales, sans mobilité, sans aventure individuelle ? Créer une sorte de loi d'airain de la sociologie historique ?

    " Informatique et libertés "

    Il a été choisi de relever certes quelques contradictions et d'avertir l'élève, mais de laisser la possibilité à leur auteur de justifier son choix hors norme, par l'écriture d'un court texte. C'est ce qu'on appelle, dans " J'ai vécu au XVIIIe siècle ", un " joker ". Notre marin n'a-t-il pu se transformer quelque peu en pirate et gagner ainsi une fortune ?

    L'utilisation du logiciel par des enseignants de français a contribué à l'assouplissement des possibilités, la plus grande liberté d'écriture étant préservée, même si quelques garde-fous historiques étaient posés.

    Du jeu de rôle des adolescents au " jeu de rôle pédagogique " A l'origine du projet, c'est aussi la notion de " jeu de rôle pédagogique " qu'il faut évoquer ici.

    " Donjons et dragons "

    Il n'est pas utile de présenter longuement les jeux de rôles, venus des Etats-Unis il y a une quinzaine d'années, et qui ont pris une importance assez grande chez les adolescents, plutôt en milieu urbain et plutôt dans des couches sociales assez favorisées. Les jeux en groupe ont été relayés plus récemment par les jeux d'aventure sur consoles et ordinateurs, auxquels on joue de façon plus individuelle. Il est clair que c'est la conjugaison du goût de l'aventure et de la recherche d'identité qui a fait le succès des jeux de rôles, à cet âge.

    Les plus connus fonctionnent dans un univers fantastique. Ainsi, le monde de " Donjons et dragons " est-il plein de gnomes et d'orques qui peuplent grottes, villages mystérieux, marais et souterrains de châteaux dans lesquels les pièges abondent. Chaque participant choisit un personnage dont l'existence, sauf accident, se poursuit sur plusieurs séances ; ses caractéristiques (force, vitalité, pouvoirs...) sont déterminés par un tirage au sort et reportés sur la " fiche de personnage ". L'investissement affectif est assez grand pour que des adolescents " qui ne s'intéressent à rien " passent des heures dans des parties où finalement, malgré la présence d'un vague plan et de petites figurines de plomb censées représenter les personnages, l'essentiel se joue dans de longues déclarations verbales, ponctuées d'exclamations et de fous rires. Les jeunes adeptes de ces jeux acceptent fort bien la tutelle de l'un d'entre eux, promu " Maître du jeu ", qui tient dans sa main les destins des personnages, qui fait surgir obstacles et monstres : il est " Dieu ", c'est l'expression consacrée.

    Détournements

    Il était inévitable que ce phénomène intéresse les pédagogues. Déjà, dans un autre contexte, les mises en situation économiques ou historiques proposées il y a quelques années par le G.F.E.N. se rapprochaient du jeu de rôle puisqu'il s'agit de vivre des situations, des relations ; ainsi également les jeux sur le Tiers Monde comme " Tiersmondopoly ". Voilà l'idée de départ.

    Le " jeu de rôle pédagogique " est plus un détournement qu'un décalque. L'idée de faire vivre des situations historiques, de faire s'investir l'élève dans un personnage fictif, n'est pas très nouvelle. Nous avons tous plus ou moins fait cela : faire jouer une saynète évoquant la Cour de Versailles, " faire parler " un paysan médiéval sur ses conditions de vie ... Les résultats étaient très inégaux.

    Il nous est apparu possible d'aller plus loin, avant même de recourir aux possibilités offertes par l'informatique. Il s'agissait pour les petites équipes d'enseignants d'histoire et de français qui s'y sont livré, de formaliser les règles qui permettent une étude sérieuse de catégories sociales basée sur une documentation adaptée, un investissement réel de l'élève conçu comme le moteur indispensable de l'activité, une restitution riche qui prenne en compte la complexité des relations sociales, évite misérabilisme et simplifications abusives.

    L'informatique n'a fait ici qu'ajouter l'efficacité à un dispositif déjà pensé et déjà pratiqué dans la classe.

    Il va de soi que derrière cette pratique, il y a l'idée que l'histoire est faite de conflits, qu'elle n'est pas vécue seulement dans les Cours et les chancelleries, qu'il existe une " mémoire populaire " et que ce ne sont pas les pharaons qui ont construit les pyramides...

    L'abandon du " tout comprendre " Dans cette optique, l'informatique permet la mise à la disposition des élèves d'un riche corpus de documents, accompagnés d'aides multiples (lexique, texte d'aide... ). Mais les documents ne sont pas ici la fin en soi. Ils perdent un peu de leur statut " scolaire ". On n'est pas obligé de les comprendre dans leur intégralité. On peut même rejeter ceux qui sont trop difficile et aller chercher des informations ailleurs dans une banque de données si importante qu'un élève ne peut l'épuiser en quelques heures. L'élève veut trouver des informations qui permettent de renseigner la " fiche de personnage " qu'il est en train de constituer. Il ne s'agit plus d'expliquer un texte parce qu'au Brevet, on doit expliquer un texte. Il s'agit de se saisir, à son rythme, des informations partielles et de comprendre que le document peut produire du sens. Deux exemples d'utilisation en classe En classe de Seconde : approfondir Etablissement : Lycée Gérard de Nerval, Soissons (enseignante : G. Castaing)

    Classe : 2nde, assez bon niveau

    Durée : 2 x 2 heures.

    Objectifs fixés : prendre conscience de la place, dans la société d'Ancien Régime, des différentes catégories sociales déjà étudiées en classe

    Consignes : obligation de traiter en priorité les thèmes suivants : Travailler / Gagner sa vie / Payer des impôts / Avoir un rang social

    1ère séance : 2 h., prise en main du logiciel, création du personnage (identité, choix de la catégorie sociale), premier traitement des thèmes

    Intersession : sortie imprimante des fiches de personnage individuelles, 1ères annotations du prof., correction sur papier par les élèves.

    2ème séance : correction de la fiche gardée en mémoire, adaptation des extraits de documents sélectionnés, fin du traitement des thèmes obligatoires ; pour certains, traitement d'autres thèmes.

    Correction : autoévaluation critériée puis notation sur 20 par le prof.

    Bilan : grand intérêt des élèves, des fiches inégales mais souvent riches, une intériorisation nette de certaines notions.

    En classe de 4ème PDEL : réconcilier Établissement : Collège Maurice Wajsfelner, Cuffies (Aisne) (enseignant : C de Villeroché en 1996-97)

    Classe : 4ème PDEL (Pédagogie différenciée à effectif allégé), élèves ayant de sérieuses difficultés scolaires au sortir de la 5ème. Objectif de fin d'année : passage en 4ème (4ème générale ou 4ème technologique).

    Durée : 6 séances d'1 heure en classe entière.

    Objectifs fixés : réconcilier les élèves avec le document historique,

    se projeter par le biais d'un personnage fictif dans les réalités quotidiennes des paysans du XVIIIe en tentant de mesurer les différences avec leur vie personnelle,

    offrir aux élèves le plaisir de produire un écrit abondant et de belle présentation sans que cela rebute les " rétifs à l'écriture " (facilitée par les " coupés-collés " des documents extraits). Un pas vers la réconciliation avec l'écriture ?

    intégrer dans un travail en informatique des connaissances acquises en sortie " sur le terrain ".

    Consignes : choisir un type social dans la catégorie paysanne uniquement ; âge minimum : 28 ans ; traiter en priorité les thèmes : travailler / avoir une famille / se soigner / se loger / se nourrir / savoir.

    Justification de ces contraintes imposées aux élèves : Au cours des premières utilisations de " J'ai vécu ", les élèves ont montré presque toujours une prédilection pour les catégories sociales " grands seigneurs, princesses... " permettant de s'identifier à des personnages de rêve, mais multipliant les risques d'anachronisme et accentuant une vision fausse de la société d'Ancien Régime (tous des privilégiés ?). D'où les catégories paysannes imposées (manouvrier, paysan ou paysanne pauvre, laboureur, artisan rural...)

    Déroulement :

    Difficultés rencontrées :

    - Surmonter une lecture difficile des documents. Accepter une compréhension approximative. Encourager la consultation du lexique (assez ardu).

    - Tempérer l'usage de l'extraction de documents, en vérifiant sa pertinence. Vérifier que les procédures manuelles liées à une bonne manipulation du logiciel ne remplacent pas la lecture et la réflexion.

    - Ne pas s'en tenir aux réponses minimales fournies par le logiciel et fournir des détails sur la vie des personnages.

    Y a-t-il une vie après le logiciel ? Une fois sorti de la salle informatique, doit-on nécessairement revenir au cours magistral et " rattraper le temps perdu " devant les ordinateurs ?

    Des possibilités multiples existent avec " J'ai vécu au XVIIIe siècle " de prolonger la construction du sens. Les élèves ont en effet créé un personnage individuel (souvent œuvre cependant assez collective car fréquemment ils ont travaillé à deux devant les " machines "). Il reste à les confronter en classe. Ainsi l'étude des débuts de la Révolution française pourra-t-elle permettre de voir resurgir manouvriers et compagnons, bourgeois éclairés et curés, nobles de cour et maître d'école, officiers et soldats, pour des confrontations de points de vue, dans la situation nouvelle ouverte par la réunion des Etats Généraux.

    L'informatique ouvre devant nous des possibilités immenses, une fois écartées les illusions et les méfiances, les escroqueries intellectuelles des marchands de médiocrité. Mais elle nécessite un investissement intellectuel et pédagogique de longue durée : un logiciel doit être validé à la fois par une réflexion collective sur les fonctionnalités proposées et par une pratique pédagogique réelle. Le déficit actuel de logiciels éducatifs en langue française amène à se poser la question : saurons-nous développer une imagination pédagogique à la hauteur de ces potentialités ?

    Dominique Natanson

    On peut se procurer ce numéro 362 "A l'heure d'Internet" en envoyant un chèque de 65 F. (port compris)

    aux Cahiers Pédagogiques, 58, Bd Jules Verne 44300 NANTES





    On peut aussi aller sur le site des Cahiers Pédagogiques :
    Bandeau

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