L'arrivée à Auschwitz

Voici le témoignage de Serge Smulevic sur son arrivée à Auschwitz III, à Monowitz :

L’arrivée à Auschwitz III

Après notre arrivée à Auschwitz, le 20 décembre 1943, vers minuit, après les trois jours de folie vécus dans ces wagons à bestiaux, la séparation hommes-femmes ayant été effectuée sur la rampe, environ 300 hommes de 18 à 40 ans, valides, ont été sélectionnés puis transportés par camions à Monowitz (Auschwitz III ).

Le trajet n’était pas long. Nous sommes arrivés dépouillés de tous nos bagages, mais en vêtements civils et nous avons été accueillis à coups de gourdin sans aucune raison que celle de nous terroriser, par le Lagerältester (Chef du camp) du nom de Paul Kosmara. Il nous fit déshabiller et on tremblait de froid une fois tout nus par une température à laquelle nous n’étions pas habitués.(Haute-Silésie en Pologne).

Il nous poussa comme un troupeau de bêtes vers une immense salle et nous fit distribuer de petites savonnettes vertes …

Puis les douches se mirent à nous arroser d’eau chaude et on se sentit mieux. Et on s’est lavé.

Puis quatre hommes en vêtements rayés, bleu et blanc, entrèrent dans la salle, et se mirent à nous raser partout : les cheveux, sous les bras et le sexe. Ces mêmes hommes ouvrirent ensuite de grands bidons remplis d’un liquide qui sentait mauvais et nous désinfectèrent sur tout le corps.

Une fois ce travail terminé, d’autres hommes sont entrés et nous ont distribué des vestes et des pantalons rayés bleu et blanc en nous regardant pour estimer approximativement la taille des vêtements qu’ils nous attribuaient. Puis ce fut la distribution de chaussures mi-tissu, mi-bois de n’importe quelle taille, nous laissant le soin de nous débrouiller entre nous, ce qui causa une fameuse embrouille à laquelle le chef du camp mit vite fin en arrivant comme une furie pour une nouvelle distribution de coups de gourdin.

Une fois tout le monde « habillé », on nous fit sortir et on nous dirigea vers une immense tente de couleur verte dont le sol était en terre battue, et on nous distribua des couvertures. Puis le chef du camp arriva et nous dit : «  Maintenant vous êtes en quarantaine pour 48 heures et vous pouvez aller dormir. » Il devait être environ 4 h. du matin, et nous sommes tombés comme des masses sans nous poser de questions. Dormir, ah dormir, après ces trois jours d’enfer dans les wagons à bestiaux et les derniers traitements subis. On verra demain.

Le lendemain, après avoir dormi trois heures, la porte de la tente s’est ouverte et un chariot poussé par deux hommes est entré et on nous distribua des petites gamelles rouges dans lesquelles ils versèrent un liquide noir infect appelé « café », un morceau de pain noir gluant d’environ 350 grammes et un petit bout de margarine de 10 grammes, et ils ressortirent sans dire un mot.

On s’est tous précipités sur cette « nourriture » et on a tout bouffé sans se poser de questions. Peu de temps avant, on avait entendu de la musique dehors. Des flonflons de marches militaires allemandes et autres airs connus comme « Beer Barrel Polka » et ça nous a intrigué au plus haut point.

Les discussions allaient bon train. Que va-t-on faire de nous ?

Pourquoi cette musique ?

Pour combien de temps sommes-nous là ? etc etc

Vers 9 h., plusieurs déportés entrent dans la tente et je reconnais immédiatement le Dr Hofstein qui semble chercher quelqu’un et il me trouve rapidement. Il était donc arrivé par le convoi précédent et m’explique que les autres déportés qui sont avec lui, travaillent dans le camp, tout comme lui, et ne sortent pas travailler à l’usine.

Ils viennent pour voir s’ils ne connaissent pas quelqu’un parmi les nouveaux arrivés que nous sommes, et ils en trouvent.

Mon ami le Dr Hofstein constate que j’ai mangé tout mon pain et qu’il ne me reste plus rien. Il me dit que nous n’aurons plus qu’un litre de soupe de rutabagas dégueulasse, à midi, et un autre litre de soupe le soir, un peu plus épaisse, et c’est tout jusqu’à demain.

Que cet après-midi, on va nous tatouer. Que demain nous serons répartis dans différents blocks où nous habiterons et ensuite, suivant nos qualifications, nous serons affectés à un commando qui va travailler dans une usine appelée Buna qui se trouve à quelques kilomètres du camp.

Que la musique que nous avons entendue est celle d’un orchestre placé à la sortie du camp, et qui joue des marches militaires pour faire marcher les déportés au pas afin qu’on puisse les compter plus facilement, et ce, deux fois par jour : à la sortie et à la rentrée. Et il nous expliqua aussi que nous devions obéir à la lettre aux SS sous peine de sanctions très lourdes et même parfois la mort, immédiatement, d’un coup de revolver.

Qu’il fallait faire très attention au chef du camp, Paul Kosmara qui avait la confiance des SS et énormément de pouvoirs. C’était un ancien criminel de droit commun.

Nous étions ahuris.

A midi, on vient nous verser à chacun un litre de soupe dans nos gamelles. Certains la jettent immédiatement. C’était un liquide clair dans lequel flottent quelques morceaux de rutabagas et aussi des épluchures de pommes de terre. Absolument infâme.

Puis à quatorze heures, on vient nous chercher pour nous amener devant un block où est assis un petit déporté devant une table, tout souriant. Il fait signe d’entrer, un à un. Je vois qu’il fait relever la manche gauche de notre veste et avec une espèce de porte-plume parcourt rapidement notre avant-bras.

Mon tour arrive et il me pique très rapidement avec son instrument, six chiffres sur mon avant-bras gauche, sous forme de pointillés. Je lis à l’envers « 169922  ». Et le tatoueur me dit en souriant ; « Ça c’est ton nom dorénavant, tu t’appelles 169922, c’est tout, ne touche pas ton bras et laisse sécher une demi-heure » Ça ne m’avait pas fait trop mal, et j’ai regardé ce tatouage avec stupéfaction, comme tous les autres.

Le tatoueur était un parisien du nom de Jacques. Ça faisait des années qu’il était à Auschwitz et avait tatoué des centaines de milliers de déportés.

Puis on retourne sous la tente.Vers 18 h., on nous apporte un litre de soupe, avec un peu plus de rutabagas et quelques petits morceaux de pommes de terre qui flottent par ci par là.

Mais tout aussi dégueulasse comme goût.

On discute et on discute, et d’autres déportés entrent pour voir s’ils ne reconnaissent pas quelqu’un.

Et on se couche pour dormir attendant anxieusement le lendemain.

Le lendemain matin, deux déportés viennent nous voir. Ils portent une veste noire et des pantalons rayés bleu-blanc. Ils viennent de la « Schreibstubbe » (Bureau) et nous interrogent en ce qui concerne nos professions, et notent tout avec soin.

Un peu plus tard, plusieurs déportés viennent nous chercher et nous font sortir pour nous amener dans le camp et font entrer certains d’entre nous dans des baraquements différents qui portent des grands numéros. Les groupes choisis le sont en fonction de leurs professions et sont d’ores et déjà affectés dans un commando, dont le numéro leur est communiqué.

On passe la journée à ne rien faire et regarder autour de nous.

Le soir, on voit rentrer des milliers de déportés qui reviennent du travail, au son des marches militaires, et se dirigent vers une énorme place, la place d’appel où ils s’alignent par groupes bien ordonnés. 

Puis, un sous-officier SS accompagné d’un déporté passe dans chaque rang pour compter les déportés. Si le chiffre correspond à celui du matin les déportés peuvent retourner vers leurs blocks respectifs, sinon le comptage recommence, et ça peut durer des heures jusqu’au moment où tout est juste. Nous pouvions être 9.000 sur cette place d'appel !

Les déportés « touchent » alors leur soupe du soir. Après avoir mangé, c’est l’heure d’aller à « la Bourse ». C’est l’endroit où ont lieu les achats et les échanges . Ça se passe dans la grande salle où l’on se rend chaque matin pour se laver.

Cette salle est immense et il y a là au moins 600 éviers en métal avec leurs robinets. Une foule très dense de déportés grouille là-dedans avec des petits paquets dans les mains. On échange un petit morceau de pain contre une demi-cigarette. Un litre de soupe contre une ration de 10 grammes de margarine. Un peu de tabac contre un vieux pull-over, une chemise un peu déchirée contre un caleçon, bref toutes sortes de choses et de denrées échangeables, misérablement.

Puis la Bourse se vide et les déportés rentrent dans leurs blocks respectifs, certains vont dormir tout de suite, d’autres discutent longuement. Tous ont une expression très triste sur leurs visages, on ne voit jamais quelqu’un qui rit.

Certains ne vont pas à la Bourse mais vont directement au « Krankenbau » (l’infirmerie) essayer de se faire porter malades, la plupart du temps parce qu’ils ont la diarrhée, d’autres parce qu’ils se sont blessés au travail, d’autres qui n’ont rien, mais font semblant d’avoir quelque chose et qui sont vite refoulés par les médecins déportés qui sont de service.

Bon, le lendemain arrive et je pars vers la place d’appel rejoindre mon commando que je retrouve parce qu’on m’a indiqué où il se trouvait et je me présente à mon Kapo (qui porte un brassard jaune avec le mot « Kapo » imprimé dessus). Il me dévisage et j’entre dans les rangs. Nous sommes à peu près une vingtaine.

Je suis inscrit comme dessinateur industriel.

On est comptés, mais une seule fois. Puis les commandos sortent l’un après l’autre et on arrive devant le portail où se trouve l’orchestre qui joue déjà sa marche militaire.

Le Kapo scande « Ein, zwei drei » (Un, deux, trois, pour nous faire marcher au pas ).

Et on sort, en passant devant un groupe d’officiers SS, le chef du camp, et derrière eux l’orchestre, généralement une dizaine de musiciens, tous debout. Trompettes, clarinettes, grosse caisse et un accordéon.

Et on est dehors. On marche en rase campagne. Des champs de je-ne-sais-quoi à perte de vue, aussi bien à droite qu’à gauche. Pas une âme en vue. On marche ainsi environ 5 à 6 km et on voit se dessiner d’immenses cheminées et des bâtiments en briques rouges qui sont autant d’usines. On se rapproche et on voit des grands chiffres blancs peints sur chaque bâtiment.

Notre Kapo nous dirige vers un endroit où se trouvent des wagonnets vides et nous commençons à les charger avec des pierres et on pousse les wagonnets cinquante mètres plus loin, pour les décharger devant une bétonneuse, et on revient pour recommencer, et on fait ça toute la journée.

Maintenant je sais ce que c’est d’être dessinateur industriel.

Déportés vidant un train de sacs de ciment destinés à la construction de l'usine IG-Farben, vers 1943 (Document produit au procès d'IG-Fa

Déportés vidant un train de sacs de ciment destinés à la construction de l'usine IG-Farben,

vers 1943 (Auschwitz  III-Monowitz)

(Document produit au procès d'IG-Farben)


Serge Smulevic - matricule 169922 - 13 décembre 2008.


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