Des Allemands face à la persécution nazie, en France

Estelle D., élève de Première, au lycée Jean-Baptiste le Taillandier de Fougères (35300), me sollicite autour de la question des Allemands réfugiés en France, dans les années 1930-1940, pour un TPE.

Des militants antinazis et des Juifs fuyant l'Allemagne nazie

Dans les années 1930, 35 000 réfugiés allemands viennent s'installer en France.

Josef Breitenbach, en 1935.
Josef Breitenbach, en 1935.
Nous connaissons beaucoup des antinazis réfugiés en France après 1933 grâce aux portraits qu'en a dressé le photographe Josef Breitenbach.

Josef Breitenbach est né, en 1896, dans la bourgeoisie de marchands de vins d'origine juive. Avant l'arrivée de Hitler au pouvoir, c'est un militant pacifiste social-démocrate. En 1918, il prend part à la révolution en Bavière. Il ouvre son premier studio de photographe en 1932, à Munich. Ses clients sont des intellectuels bohêmes, des acteurs et actrices...
L'arrivée de Hitler au pouvoir va vite mettre fin à son activité. Il fuit l'Allemagne dès l'été 1933, après que les S.A. aient mis à sac son studio, en août. Il se réfugie à Paris où il entre en contact avec les surréalistes, avec André Breton, Man Ray, Brassaï, Henri Cartier-Bresson...

Il vit à Paris de  l'été 1933 jusqu'à la déclaration de guerre en 1939. Il participe en 1938 à une exposition de l'Union des Artistes Allemands Libres : "Cinq ans de dictature de Hitler".
Interné en 1939 (voir plus bas), il réussit à fuir vers les Etats-Unis en 1941 où il vit sa nouvelle vie d'artiste, jusqu'à sa mort en 1984.

Voici trois portraits qu'il a réalisés d'Allemands antifascistes :



Georg Bernhard est né en 1875 à Berlin. C'était un journaliste et un écrivain antinazi. Il est d'origine juive. De 1920 à 1930, il publie le journal de centre-gauche Vossische. Bernhard forme le journal dans un journal de centre-gauche. De 1928 à 1930, il est député au Reichstag. Il fuit l'Allemagne en 1933 et se réfugie à Paris. Il y crée, en décembre 1933, un journal en allemand, le principal journal de l'opposition allemande : le Pariser Tageblatt (le Quotidien parisien). Ce journal paraît jusqu'au 17 février 1940.
Georg Bernhard est actif politiquement. Il participe à un comité chargé de préparer un Front populaire allemand et, en 1938, est un des représentants de l'Association des émigrés allemands en France à Conférence d'Evian sur les réfugiés.
Après l'invasion allemande en 1940, Bernhard est interné, comme beaucoup d'émigrants, par les Français en zône sud. Avec l'aide de l'
organisation de Varian Fry, il réussit à fuir, en 1941,  à New York où il meurt en 1944.


Josef Breitenbach, portrait de Georg Bernhard, Paris, 1935.
Josef Breitenbach :
portrait de Georg Bernhard,
Paris, 1935.
Josef Bretenbach : portrait de Bertolt Brecht, Paris, 1937.
Josef Bretenbach :
portrait de Bertolt Brecht,
Paris, 1937.
Bertolt Brecht est né en 1898 à Augsbourg, en Bavière, dans une famille bourgeoise. Il commence à écrire très tôt. En 1918, à vingt ans, il est mobilisé comme infirmier. L'horreur de la guerre a une forte influence sur lui. La même année, il écrit sa première pièce de théâtre.  Il épouse Hélène Weigel et devient communiste dans les années 1930.
À partir de 1930, les nazis commencent à interrompre avec violence les représentations des pièces de Brecht. Il quitte l'Allemagne dès février 1933, après une perquisition de son domicile. Les livres de Brecht sont interdits et brûlés lors de l'autodafé du 10 mai 1933. Il parcourt l'Europe, séjourne parfois à Paris et plus fréquemment au Danemark. En 1935, le régime nazi lui retire sa nationalité allemande. Il participe la même année au Congrès international des écrivains pour la défense de la culture, à Paris. Il crée, avec Lion Feuchtwanger, en 1936, à Paris, une revue intitulée Das Wort (Le mot).
En 1939, il se réfugie en Suède, puis en Finlande, avant de gagner les Etats-Unis, en 1941. C'est en Califormie qu'il écrit la majeure partie de son oeuvre théâtrale. Parallèlement, il travaille à Hollywood, ce qui le conduit notamment à l'écriture du scénario du film antinazi "Les bourreaux meurent aussi" (Hangmen Also Die), réalisé par Fritz Lang en 1943.
Après la guerre, en 1947, il est chassé des Etats-Unis par la "chasse aux communistes" du maccarthysme. Il rejoint la RDA et s'installe à Berlin-Est en 1949. Il y meurt en 1956.


Max Ernst
est né en Allemagne en 1891. C'est l'un des artistes majeurs du Dadaïsme et du Surréalisme. Ami de Guillaume Apollinaire, il s'installe à Paris, dans la quartier du Montparnasse, dès 1913.
Il est mobilisé dans l'armée allemande en 1914. Mais dès la fin de la guerre, il crée le groupe "dada" de Cologne. En 1922, il retourne à Paris où il loge chez le poète Eluard. Il y exerce son activité de peintre et de sculpteur, inventant de nouveaux procédés artistiques. Cet art surréaliste sera considéré par les nazis comme de l'"art dégénéré".
En septembre 1939, il est arrêté et interné parce qu'Allemand et interné au Camp des Milles, dans le Sud de la France. Avec l'aide de Varain Fry du Comité américain de secours, il réussit à quitter la France et arrive à New-York en 1941.
Il revient en Europe en 1950 et s'intalle à nouvezau à Paris en 1953. Il y meurt en 1976.
C'est l'un des plus grands artistes du XXe siècle.
Josef Breitenbach : portrait de Max Ernst, vers 1936-38.
Josef Breitenbach : portrait de Max Ernst, vers 1936-38.
Ces artistes, militants, écrivains, intellectuels allemands réfigiés en France, ont fréquenté la librairie de mon grand-père, Aron Natanson, au Quartier Latin : voir l'analyse des Carnets d'Armand Petitjean.

1939 : l'internement

En septembre 1939, la France entre en guerre contre l'Allemagne. A partir de cette date, les Allemands qui vivent en France sont considérés comme des ressortissants d'un pays ennemi et arrêtés. Ils sont internés dans des camps du Sud de la France, camps qui avaient précédemment "accueilli" les Espagnols républicains arrivés en France après la victoire du disctateur Franco.
Dans ces camps sont donc mêlés des nazis et des antinazis... De nombreuses personnalités, des artistes, des écrivains chassés d'Allemagne par le nazisme se retrouvent donc dans des camps d'internement.

Des Allemands internés au camp de Gurs, en 1940, arborent fièrement le journal antinazi Die Zukunft.
Des Allemands internés au camp de Gurs, en 1940, arborent fièrement le journal antinazi Die Zukunft (L'Avenir).


Mais le camp qui réunit les artistes les plus célèbre est sans conteste le camp des Milles, créé spécialement en mai 1940.
Le journal Le Petit Marseillais annonce la création du camp des Milles.

Les artistes du camp des Milles

Des artistes antinazis comme Lion Feuchtwanger (romancier), Max Ernst (peintre et sculpteur), Hans Bellmer (dessinateur et graveur), Robert Liebknecht (peintre), Ferdinand Springer (peintre et graveur), Alfred Wols (peintre et photographe)... sont internés dans une ancienne tuilerie, près d'Aix-en-Provence.

Pour des informations plus détaillées, voir la page : Les artistes du camp des Milles.

Le drame des Juifs du pays de Bade

En 1940, les nazis n'ont pas complétement décidé de ce qu'ils allaient faire des Juifs allemands. Une opération a lieu les 22-25 octobre 1940 qui vise à déporter, vers la France, les Juifs allemands habitant dans le Pays de Bade, la Sarre et le Palatinat, régions frontalières de la France. Elle s’inscrit dans le cadre du "plan Madagascar" qui visait à déporter les Juifs d'Europe vers cette île, plan rendu impossible par l'insécurité navale.
Les Juifs de Bade, au nombre d'environ 7500, sont envoyés en zône Sud.
Le gouvernement de Vichy décide de les interner. La plupart d'entre eux se retrouveront au camp de Gurs, dans les Pyrénées Atlantiques actuelles (Basses-Pyrénées, à l'époque), camp qui avait été construit pour interner les Républicains espagnols.

Panneau mémoriel du camp de Gurs.

Ceux qui ne parviendront pas à s'échapper seront repris par les nazis et déportés vers Auschwitz.
Début août 1942, le camp de Gurs est entièrement vidé : les Juifs étrangers sont livrés par le gouvernement de Pétain-Laval aux nazis. Conduits par cars vers la gare, ils sont ensuite déportés en train vers Drancy d'où partiront les convois de la mort vers Auschwitz.

Carte du pays de Bade.
      Carte du Pays de Bade
















Des Allemands dans la Résistance

Parmi ces Allemands antinazis et ces Juifs fuyant le nazisme, certains vont faire le choix - difficile - de lutter les armes à la main contre l'Occupation nazie de la France et rejoindront les maquis du Massif central. Cela implique pour eux d'accepter de tirer sur des soldats allemands, de tuer des compatriotes... Pour eux, la défaite du nazisme est un objectif qui dépasse la question des nationalités et dans ces maquis, il y avait aussi, aux côtés de Français, des Espagnols républicains, des Autrichiens, des Luxembourgeois, des Yougoslaves... Parmi eux des communistes et des socialistes allemands, des Autrichiens, des déserteurs de l'armée nazie...
Un de leur dirigeants est Otto Kühne dit "colonel Robert", né le 12 mai 1893 à Berlin, cheminot et ancien député communiste au Reichstag sous la République de Weimar qui avait une expérience militaire puisqu'il avait participé à la Guerre d'Espagne avec les Républicains.
 
Un groupe d'antifascistes allemands de la 104e Compagnie, au lendemain de la Libération de Nîmes, du côté de Remoulins.
Un groupe d'antifascistes allemands de la 104e Compagnie, au lendemain de la Libération de Nîmes, du côté de Remoulins.
De gauche à droite : au premier rang, assis ou accroupis : Albert Rucktäschel, Hermann Leipold, Ernst Winckler (Autrichien, prisonnier de guerre), Hans Reichard, Ernst Frankel (Autrichien), Hermann Mayer.
Au second rang : Richard Hilgert, Max Dankner, Hein Hasselbrink, Hans Scheifele (Autrichien, déserteur de l'oragnaision Todt), Martin Kalb, un Autrichien inconnu (prisonnier de guerre), Andréas Volz, Franz Exner, Emil Ganzert (dit "Franchet"), Félix Herger.
Ce maquis d'antifascistes allemands participe activement à la Libération des Cévennes, ont des pertes sévères au cours de l'attaque par la Wehrmacht à La Borie-La Parade à la fin mai 1944, se bat contre les Waffen SS qu'ils battent au cours d'une embuscade à La Rivière (5 et 6 juin 1944), puis descend dans la vallée en août 1944 pour participer à la Libération des villes : les Allemands antinazis défilent ainsi dans la ville de Nîmes qu'ils ont contribué à libérer, le 4 septembre 1944.


Bibliographie :

Page de couverture
Keith Holz et Wolfang Schopf, Allemands en exil, Paris 1933-1941, Ecrivains, hommes de théâtre, compositeurs, peintres, photographiés par Josef Breitenbach, Editions Autrement, 2003.
Page de couverture
Eveline et Yvan Brès, Un maquis d'antifascistes allemands en France (1942-1944), Les Presses du Languedoc - Max Chaleil éditeur, 1987.
 
 
Sommaire
Autres documents
Rechercher dans le site
page pour les élèves