P illango
ou
L a petite fille sans nom
Il était une fois…
Toutes les belles histoires commencent ainsi…
#
Donc, il était une fois un papillon jaune qui butinait les fleurs multicolores d’un petit jardin.
Il pondit un tout petit œuf, brillant comme les couleurs de
l’arc-en-ciel !
Au fil du printemps, le soleil réchauffa le petit bouton caché sous une feuille de cerisier, jusqu’au jour où… une chenillette mit le nez à la fenêtre. Elle se nourrissait des feuilles de l’arbre en faisant bien attention de ne pas manger les fleurs afin que les enfants puissent se régaler des fruits rouges à venir.
#
Un doux matin de mai, une jeune femme qui rêvait d’avoir un bébé regardait les cerises mûrir, quand tout à coup, elle aperçut un fil de soie tout fin se balancer dans le vent.
Elle tira, tira si bien qu’en peu de temps, elle eut dans
la main un léger peloton doré et elle
n’eut que le temps d’attraper
dans l’autre… un minuscule
bébé frisé, la petite fille sans nom
venait
de naître.
#
La nouvelle maman, qui s’appelait Feigele était si heureuse qu’elle alla montrer son bel enfant à son mari qui lui se nommait Moïse (tout le monde disait Maurice) Toute cette belle famille était heureuse.
#
Comme il fallait donner un prénom au beau bébé et que " petite fille sans nom " était trop long et pas joli, ils appelaient leur fillette : chérie, trésor et parfois Pillango (qui veut dire papillon en hongrois), le surnom lui resta.
#
Avec le peloton ramassé lors de la venue de
Pillango, sa maman lui
fit une belle robe jaune à volants avec des manches en ailes
de
papillon, et son oncle cordonnier lui fabriqua des chaussons de da
nse
pour qu’elle puisse
danser son bonheur de petite fille ; extraordinairement le peloton
couleur de paille blonde ne diminuait jamais.
#
Pillango allait jouer dans de grandes tours blanches qui s’élevaient derrière le jardin. Elle courait et jouait à cache-cache avec Déborah et David.
Un peu plus tard, de grands oiseaux noirs se sont envolés du Bourget tout proche… puis après le joyeux gazouillis des mésanges se sont succédés le bruit des bottes d’hommes habillés de noir avec un drôle de dessin sur le revers de la veste.
Ils chantaient Alli, Allo (comme au téléphone). Pillango aimait bien chanter sauf la prière qu’il fallait entonner pour un vieux monsieur que les maîtresses appelaient Maréchal.
#
Les sirènes (pas les femmes poissons) interrompaient parfois les cours. Pillango avait douze ans lorsque sa maman ressortit en pleurant le petit peloton couleur de paille mure. Elle fit des étoiles jaunes comme le soleil d’été, dans lesquelles elle avait rebrodé en noir le mot "JUIF" Elle en avait cousu une sur le tablier de sa fille
Avant
d’arriver à l’école, elle vit
que Déborah et David
portaient la même étoile, ceux-ci dirent
à la petite fille, que leurs
parents avaient été les chercher au commissariat.
Les trois enfants ne comprenaient pas pourquoi l’étoile les empêchait de jouer dans le square avec les autres, comme si cette étoile était une tache jaune sale.
Par la suite, lorsque Pillango grandit, elle changea d’école. C’était loin, il fallait prendre l’autobus.
#
Un
jour, des policiers sont venus chercher le papa de Pillango pour aller
le conduire à côté des grandes tours
blanches. Les bâtiments étaient
entourés de fil de fer haut, haut… s’il
se penchait vers la gauche, il
pouvait deviner le jardin où ne jouait plus son cher petit
papillon.
Chaque matin, Pillango voyait son papa qui lui envoyait des baisers, c’était défendu car les gardes punissaient ceux qui faisaient des signes Il y avait même des enfants tous badgés de jaune…
#
Un
jour que Pillango
prenait l’autobus pour aller au collège, un
autobus semblable au sien a
croisé son chemin. Sur la plate-forme des bagages
étaient entassés, et
derrière une fenêtre elle a cru
reconnaître son papa chéri. Cet autobus
allait à la gare toute proche, et des soldats ont
poussé les voyageurs
dans des wagons à bestiaux où la paille
était ternie comme si le
peloton de maman Feigele avait vieilli. Ensuite, plus de papa, plus
rien, rien qu’un petit nuage de fumée devant le
soleil.
Puis une étoile supplémentaire s’est allumée dans le ciel et dans le cœur de l’étoile, il y avait le visage du papa de Pillango.
#
Six
mois après un
homme est venu chercher maman Feigele pour la
conduire jusqu’aux petits bâtiments
qu’elle avait vu construire. Elle
a également pris le train, peut-être allait-elle
retrouver son mari
chéri.
Lorsqu’elle est arrivée dans un endroit inconnu, des chiens et des hommes habillés de noirs (et même dans leur tête) aboyaient ensemble !
Les hommes noirs et les chiens l’ont dirigée vers un lieu où il y avait comme un feu d’artifice rouge, jaune, immense. Les étincelles crépitaient et montaient dans le ciel, portées par une spirale de fumée grise et blanche. Une flammèche jaune s’est détachée et s’est envolée vers l’étoile du papa de Pillango. Maman Feigele a cassé le fil de son peloton dorée et avec son aiguille d’habile couturière elle a cousu son étincelle brillante à une des branches de l’étoile supplémentaire, juste au-dessus de leur maison où n’habitait plus personne.
#
Des
personnes qui croyaient bien faire ont caché Pillango, elle
aurait préféré être avec
papa et maman, elle ne voulait pas jouer à
cache-cache. Pillango n’avait plus rien : ni parents, ni
amis, ni même
de nom, elle était devenue indésirable. Il est
vrai qu’elle était en
danger de mort si elle sortait.
Elle était devenue transparente parmi les filles de son âge qui riaient qui jouaient. Elle ne voulait ni pouvait pleurer (peut-être qu’un jour les hommes noirs lui rendraient ses parents…) Pillango rêvait à la vie d’avant, et aussi à la vie d’après, lorsqu’elle serait de nouveau dans sa maison avec Papa et Maman.
Au mois d’août, il y
a beaucoup d’étoiles filantes, mais elles ne
redescendent jamais sur
terre et plus personne n’a entendu parler des
parents de Pillango.
#
Maintenant, Pillango est une dame âgée, il n’y a que son cœur et sa tête qui se sont arrêtés à l’âge où ses parents l’ont quittée.

Pourtant, des fils d’or tissent sa vie, son bébé aux cheveux aux cheveux blonds est devenu une maman qui a eu elle aussi des beaux enfants une fille aux boucles d’or, un garçon aux mèches couleur de chaume brûlée et encore un autre garçon au gazouillis d’oiseaux.
#
Pillango
est sereine, son seul regret, est de
ne plus pouvoir dérouler le petit peloton
doré, il a lui aussi
disparu dans l’éternité, cependant
lorsqu’elle lève les yeux vers le
firmament, où qu’elle soit, elle voit deux
étoiles dorées réunies par
un fil de soie. Dans le cœur de chacune d’elle il y
a une photo, celle
de son papa et celle de sa maman. Un tout petit fil pend, un fil
ténu
mais solide, jaune comme les ailes d’un papillon, ,
.C’est ce qui reste
du petit peloton jaune, juste assez pour que Pillango puisse
l’attraper
le moment venu afin de rejoindre ses parents.
L.L.M.
#

|
|
|
|