La porte de notre enfer s'ouvre !

Un témoignage sur la libération du camp d'Auschwitz

La porte de notre enfer s'ouvre!
Janvier 1945, au Revier (infirmerie) des femmes de Birkenau, annexe située à 3 kilomètres du camp d'Auschwitz, spécialisée dans l'extermination et où sont concentrés chambre à gaz et fours crématoires : si nous ne le savions déjà, la nervosité de nos gardiens, la fébrilité de l'administration, nous disent assez les armées hitlériennes aux abois et l'approche du front.
Nuit du 17 au 18 janvier : après minuit, Mengele arrive avec sa suite, se fait donner les feuilles des malades et, avant de nous «répartir», nous annonce que le lendemain matin il faudra nous tenir prêtes à évacuer le camp: «Toutes celles qui peuvent marcher doivent partir. »
     Après son départ, il n'est plus question de dormir. Dans l'effervescence générale, les malades se mettent à découper les couvertures pour en confectionner des vêtements. Les plus gravement atteintes, encore conscientes de ce qui se passe, nous pour-suivent d'un regard interrogateur et suppliant.
     Nous avions longtemps attendu et espéré cette heure de déroute, et nous nous préparons à y participer activement. Nos camarades soviétiques sont fermement décidées à attendre d'être libérées par leur armée. Les Polonaises, se trouvant sur leur sol, considèrent que ce n'est pas le moment de le quitter. Nous sommes un groupe de Françaises à penser qu'il faut attendre d'être libérées surplace plutôt que de suivre les SS dans leur repli.
Jeudi 18 janvier : les SS arrivent vers midi et donnent le signal de quitter les lieux. Dans les camps voisins - à gauche le Revier des hommes, à droite les deux camps de commandos de travail des femmes règne la même fièvre de départ. Les camps de commandos se vident rapidement.
     Dans le nôtre, l'évacuation traîne: la majorité s'en va, mais les malades avancent lentement, dans la neige épaisse et le froid qui paralyse. La perspective de marcher, harcelées par les Allemands, vers d'autres camps est terrible.
     Notre groupe est divisé ; une partie, victime de la psychose générale, se hâte de partir, l'autre (dont je suis), entraînée hors des blocs par les adieux, l'inquiétude et la curiosité, reste en queue de la sinistre caravane et s'efforce de faire durer l'opération. La nuit tombe, les SS s'énervent et vocifèrent: « Los! Los! Schneller!» (Allez ! Allez ! Plus vite !) Ils décident tout à coup que c'en est assez pour la journée et referment le portail du camp.
Vendredi 19 : le Revier se révèle à nous dans toute son épouvante. Les cadavres - production quotidienne de Birkenau - gisent dans leur lit depuis vingt-quatre heures. D'autres s'amoncellent devant les blocs. Le Leichenkommando chargé de les transporter à la morgue - une cabane au bout du camp - est parti. Les autres services sont désorganisés par le départ des responsables et de la majeure partie du personnel.
     On ne distribue plus de nourriture, personne n'a mangé depuis la dernière distribution de pain, la veille au matin. Les tinettes dans les blocs débordent, les waters sont bouchés.
     Nous nous comptons sommairement. Il reste environ trois mille malades, une centaine de valides et quelques médecins.
Vers midi nous apprenons que les cuisines fonctionnent partiellement mais qu'il n'y a personne pour transporter la soupe. Nous nous précipitons et apportons quelques chaudrons d'un liquide grisâtre qu'on distribue dans la cohue.
     Le soir, des explosions secouent le camp. Un incendie monstre ravage les crématoires et les magasins de Brzezinki, à 2 kilomètres de chez nous. Les étincelles risquent d'embraser les baraquements en bois où se trouvent les malades. De l'autre côté se trouve le Revier des hommes, où sont restés des détenus valides. Ensemble, avec des outils improvisés, nous brisons la barrière qui nous sépare, afin de pouvoir faire sortir les malades des baraquements en cas de danger. Nous veillons tard dans la nuit. Le feu brûlera jusqu'au milieu de la matinée suivante. Notre camp est intact.

« Attendez les Russes! »

Samedi 20 : voici le pire des désastres, l'eau est coupée. Les cuisines ne peuvent plus fonctionner. Nous nous réunissons, médecins, infirmières et autres membres du personnel, et décidons d'assumer la direction provisoire du camp. Alors que durant toute notre détention nous avons fui les fonctions administratives sous les ordres des Allemands, nous voici obligées de prendre en main la gestion du camp abandonné.
     Nous nous attelons à la tâche, mais les malades ne nous la facilitent pas. Elles se disputent et hurlent pour des vétilles. La discipline, jusqu'à présent fondée sur la terreur et la peur des coups, est complètement relâchée. Nous ne pouvons agir que par la persuasion; les résultats sont minimes au regard d'efforts immenses.
Dimanche 21 : « Ils » font leur réapparition dans le camp et ordonnent aux « aryennes » de les suivre « car demain ou après-demain les Russes seront là  ». Personne n'obéit. Ils partent accompagnés de nos rires ironiques et lancent en guise d'adieu: « Attendez les Russes, vous verrez comment on meurt de faim chez eux. » Cette fois ils laissent le portail du camp largement ouvert. Toutes celles qui tiennent debout s'y précipitent. Comme hypnotisées, nous nous en approchons et le franchissons. Nous nous tâtons les bras, le dos, pour nous persuader que nous ne rêvons pas. Nous sommes libres !
La porte du camp est ouverte mais nous n'osons pas nous aventurer au-dehors. Les grondements des canons se rapprochent. La vie continue dans un demi-désordre quand la nouvelle se répand à la vitesse de l'éclair qu'on a trouvé des magasins pleins de vivres et de vêtements à quelques centaines de mètres de là. Le pillage dure jour et nuit. Les malades, même les plus atteintes, y courent. Impossible de les en empêcher. Il arrive qu'en rentrant, chargées de baluchons, elles s'effondrent sur le seuil du bloc et meurent. Beaucoup d'autres périssent par... excès de nourriture.
Mercredi 24 : alors que nous nous croyions définitivement débarrassés des Allemands, voilà que surgit, dans l'après-midi, un groupe important de SS et de civils, les fameux « triangles verts » qui remplissent les fonctions de « kapos » et de tueurs. lis convoquent la responsable du camp et lui ordonnent de réunir toutes les juives, valides et malades. Nous voyons avec stupeur Jankowska - une détenue polonaise « aryenne » que nous avons élue quelques jours plus tôt aux fonctions de chef provisoire du camp - venir vers nous et nous dire: « Les Allemands vous ordonnent de vous réunir sur la place devant l'entrée, vous ne pouvez que les suivre. » Jankowska fait partie d'un groupe polonais nationaliste organisé dans l'enceinte du camp.
     D'un même mouvement, nous la bousculons et, lui tournant le dos, nous courons par la sortie arrière du bloc, qui donne du côté de l'infirmerie des hommes, vers notre ami et camarade Adolphe Schilling, vieil antifasciste allemand détenu dans les prisons et camps depuis 1933, après l'incendie du Reichstag.
     Sans hésiter un instant, Adolphe nous cache dans un réduit de son camp connu de lui seul et nous y installe pour la nuit. Il va ensuite chercher dans le camp de femmes les autres camarades de notre groupe. Elles nous apprennent qu'après notre fuite Jankowska a réuni quelques dizaines de femmes juives et les a livrées aux Allemands. Nos camarades se sont cachées dans les lits des malades.
     Nous restons dans notre abri trois nuits et deux jours d'interminable attente.

Deux soldats barbus

Samedi 27 au matin : un calme étrange nous enveloppe. Soudain, Adolphe accourt nous annoncer qu'il a vu des Soviétiques à la porte du camp. Nous nous précipitons dehors. Deux soldats barbus et boueux sont devant nous. Nous nous jetons à leur cou et nos larmes jaillissent. Ils se sont battus six jours et six nuits sans répit avant de nous atteindre.
     Avec eux, une vie nouvelle commence. Les Soviétiques font creuser des fosses et enterrer les cadavres. On en transporte une partie à Auschwitz pour autopsie. Des vivres et des médicaments apparaissent. Les malades sont transférés au camp central d'Auschwitz dans des voitures à cheval où on les installe à deux ou trois. Nous les suivons.
Birkenau est déserté. Désertée, cette terre imprégnée de sang, de larmes et de traces des pas des millions de martyrs que le monde n'a pas le droit d'oublier !
     Les Polonais, les Russes, les Hongrois, tous ceux qui le peuvent, rentrent chez eux. Mais la guerre n'est pas finie et la route de notre rapatriement reste coupée. De notre plein gré, nous décidons de continuer à soigner nos malades sous la direction des médecins de l'armée rouge. Nous travaillons ainsi deux mois au bloc 19 d'Auschwitz, avec un groupe de détenus français. Les Soviétiques entourent les malades de soins attentifs, nourrissent les plus gravement atteints avec des plats envoyés du mess des officiers. De nombreux malades peuvent quitter le Revier en voie de rétablissement.

     Au mois de mars, les autorités militaires soviétiques font des obsèques grandioses et symboliques à toutes les victimes de la barbarie hitlérienne exterminées dans le camp d'Auschwitz et ses annexes. On transporte ensuite les grands malades dans les hôpitaux de Katowice. Nous y allons également dans un dernier convoi.
    Aux derniers jours d'avril, on nous annonce que notre rapatriement est imminent. Nous quittons Katowice avec de nombreux prisonniers de guerre français qui y sont rassemblés. Arrivés à Odessa, on nous embarque, le 3 mai, sur un paquebot norvégien dont l'équipage est anglais. A Marseille, nous avons eu la joie inoubliable de retrouver le sol français. C'est le 11 mai 1945.

Macha Speter-Ravine
    Le Monde, 28 janvier 1985

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